Aéroport NDDL : 2012-2013, la bataille du bocage

Faut-il vraiment un nouvel aéroport à Nantes ? La guérilla qui secoue la campagne nantaise tourne au débat de société. Les uns affirment qu’une nouvelle infrastructure crée des emplois, les autres qu’elle coûte cher et ne bénéficie qu’à quelques uns.

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Au départ, c’était un dossier simple. Une infrastructure nouvelle comme on en bâtit chaque année dans tous les pays d’Europe, un aéroport – mais ce pourrait être une gare ou un stade – censé désenclaver une région qui s’estimait délaissée. L’un de ces projets pour lequel les élus locaux s’enthousiasment en se targuant du titre de bâtisseur, sûrs que leurs administrés seront heureux de profiter de l’ouvrage tout neuf. Dans les premiers temps, au coeur du bocage nantais où l’Etat projetait de bâtir un aéroport, il n’était d’ailleurs pas question d’élus locaux ni de population. L’opération de Notre-Dame des Landes, du nom de ce village situé à 30 km du centre de Nantes que l’administration des années 1960 voulait transformer en Rotterdam aérien, remonte à une époque où la concertation n’était pas entrée dans le vocabulaire des pouvoirs publics, sans parler de la pratique. Au fil des décennies, le dossier a été oublié, puis débloqué et relancé. Un concessionnaire, le groupe Vinci, a finalement été désigné. Puis le projet d’aéroport s’est embourbé, au sens propre comme au figuré. La nomination de Jean-Marc Ayrault, maire de Nantes pendant 23 ans, a cristallisé le débat. D’un côté, les élus aménageurs, issus du Parti socialiste ou de l’UMP, estiment que le nouvel « aéroport du Grand ouest », censé remplacer l’actuel terminal de Nantes-Atlantique, situé à proximité de la ville, contribuerait à relancer l’économie et l’emploi dans la région. De l’autre, des militants altermondialistes ou écologistes, soutenus par les Verts et des associations locales, aff irment défendre les terres agricoles et les zones naturelles. Les uns ont la loi, l’ordre et des centaines de cars de CRS avec eux, les autres bâtissent des cabanes dans la forêt et manifestent à moitié nus dans la froideur automnale. On notera que la gauche de la gauche est divisée : le Front de gauche a pris position contre l’aéroport tandis que le vieux PC conserve un positionnement productiviste.

Visite nocturne
En apparence, pour mettre fin au psychodrame, il suffirait aux pouvoirs publics de retirer, le plus légalement du monde, le « kyste », selon l’expression employée par Manuel Valls pour désigner les militants. Mais ce n’est pas si simple. Et pas seulement parce que le nouveau mot d’ordre gouvernemental est de privilégier la « concertation ». Les « zadistes », comme ils se nomment en référence à la ZAD, « zone d’aménagement différée » rebaptisée « zone à défendre », ne se laisseront pas faire. Ils ont déjà montré leur capacité à reconstruire prestement les cabanes en bois détruites la veille. Sur place, l’ambiance est tendue. Un cadre du groupe Vinci a voulu se rendre à Notre-Dame des Landes il y a quelques semaines. Il raconte : « Je n’ai pu visiter le site qu’entre 4 et 8 heures du matin, entouré de trois vigiles. Nous devions faire le moins de bruit possible et éteindre les lampes. Les gars qui traînent dans la forêt ne sont pas gentils-gentils… », témoigne-t-il, en allusion aux actes de violence commis par certains militants.
La situation ne s’envenime pas seulement sur le site du futur aéroport. A mesure que le bras de fer se poursuit, les arguments s’affûtent. Il n’est plus seulement question, d’un côté, de défendre « les emplois de demain » et, de l’autre « les zones humides ». Les partisans de l’infrastructure ont compris qu’ils devaient se mobiliser. Récemment, ils ont publié un appel d’offre pour recruter un cabinet de lobbying. Le 28 novembre 2012, dans une salle de l’Assemblée nationale, plusieurs dizaines d’élus de Bretagne et des Pays-de-la-Loire ont participé à une conférence de presse qui ressemblait beaucoup…à un meeting politique. Après chaque intervention, les députés s’applaudissaient chaleureusement, comme pour se réconforter. Ces élus, essentiellement socialistes, dirigent depuis une vingtaine d’années des collectivités de l’Ouest modéré qu’ils ont arrachées à la droite. Pendant longtemps, ils ont contribué au développement économique de la région en aménageant des zones industrielles, en accueillant des entreprises, en faisant venir le TGV. Ils ne comprennent pas, aujourd’hui, qu’on leur reproche de poursuivre cette action. « On en a assez. L’aéroport est légitime et nous en avons besoin », confiait ce jour-là Hugues Fourage, député-maire (PS) de Fontenay-le-Comte, une ville de Vendée située à 120 km de Nantes. Les élus de la région assurent désormais que la nouvelle plateforme répondra aux critères « du développement durable ». Pour le maire de Nantes, Patrick Rimbert, l’infrastructure constituera même – et contre toute attente – un instrument « contre l’étalement urbain » puisqu’elle permettrait de loger des habitants sur le terrain de l’actuel aéroport, à Bouguenais, tout près de Nantes.

NDDL fait des bébés
En face, les arguments s’affutent également. Au-delà de la mouvance alter, d’autres voix plus mesurées s’élèvent, comme celles de Nicolas Hulot, Stéphane Hessel ou même de l’ancienne ministre Chantal Jouanno, pour condamner le projet. La critique, d’environnementale, se fait financière et sociétale. Doit-on construire un aéroport qui ne servira qu’à quelques uns alors que l’on rogne sur l’amélioration des transports locaux ? Ronan Erwan Loas, qui porte les couleurs de l’UMP dans le Morbihan, juge préférable « l’amélioration des capacités de Nantes-Atlantique » à la construction d’une nouvelle plateforme, dont il estime le coût à plus de 700 millions d’euros. Les opposants, omniprésents sur les réseaux sociaux, font des petits. Partout en France, des « comités NDDL » se forment et agrègent à leur cause des luttes locales contre d’autres infrastructures. A Pézenas (Hérault), des commerçants se sont alliés aux écologistes locaux pour contester une future zone commerciale. En Ile-de-France, des urbanistes et des élus s’inquiètent de l’avenir du commerce de proximité, menacé par l’implantation prochaine d’un gigantesque centre dédié aux loisirs et au commerce, conçu par le groupe Auchan. Les opposants à la ligne à grande vitesse entre Lyon et Turin, comme ceux qui dénoncent le futur Bordeaux-Toulouse, s’inspirent de la bataille nantaise. Près de Grenoble, un projet de parc de loisirs réveille des conflits anciens. Le débat va au-delà de la rivalité habituelle entre aménageurs et associations « Nimby » (not in my backyard, ne construisez pas ça chez moi). En ces temps de disette budgétaire et d’impératif climatique, les opposants rejettent les « grands projets inutiles », pour reprendre l’intitulé d’une manifestation qui s’est déroulée en juillet dernier, sur le site du futur aéroport de Notre-Dame des Landes.