Transports

Épidémie : plongeon douloureux pour les transports publics

Tout le monde à l’arrêt. Les déplacements sont beaucoup moins nombreux depuis la mi-mars, et il n’est pas certain que les usagers aient envie de remonter dans un train ou un bus dès que le déconfinement, prévu le 11 mai, sera effectif. Le secteur s’interroge pour sa viabilité économique.

Un trolleybus à Lyon.(C) Olivier Razemon pour DSI

Moins 80% en moins d’une semaine. En France, les déplacements se sont massivement et soudainement taris entre le jeudi 12 mars, date de la première allocution télévisée d’Emmanuel Macron, et le mercredi 18 mars, deuxième jour du confinement. Du jamais vu. Quel que soit le mode de transport, avion, train, voiture, métro, vélo, marche, la mobilité s’est effondrée, constatent les consultants Kisio (filiale du transporteur Keolis lui-même affilié à la SNCF) et Roland Berger, dans une étude publiée le 10 avril, au cours d’un webinaire, une conférence en ligne.

À partir d’une base de données d’un million de personnes souscrivant à un abonnement de téléphone mobile et ayant accepté, via les conditions d’utilisation d’applications numériques, de livrer anonymement leur données, les deux entreprises ont réalisé une étude pro bono, c’est-à-dire financée par leurs soins. « La baisse de 80% est assez homogène en fonction du territoire », indique David O’Neill, directeur exécutif Études et conseil de Kisio. Toutes les régions ont été concernées à peu près de manière égale par cet effondrement, y compris celles qui sont le moins touchées par l’épidémie. Ainsi, selon Kisio et Roland Berger, la démobilité atteint 78% dans le Grand Est, 80% dans le Hauts-de-France, mais aussi 77% en Bretagne ou en Nouvelle-Aquitaine. La limitation des échanges faisait partie des objectifs du confinement, et le résultat, sur le plan de la mobilité, est impressionnant.

L’enquête permet aussi d’observer le très commenté « exode urbain », constaté à la mi-mars. Les données montrent en effet une légère remontée des déplacements le lundi 16 mars, juste avant l’annonce du confinement par le chef de l’État. Selon les auteurs de l’étude, 13% des habitants de Paris auraient quitté la ville, contre 8% de la population à Bordeaux et à Lyon, 7% à Toulouse et 4% à Marseille. « On est loin de l’exode de 1940 », commente David O’Neill. Les auteurs ont par ailleurs tenté de vérifier si le confinement était davantage respecté par certains habitants que par d’autres. Or, en comparant les déplacements effectués par la population du centre de Paris, d’une ville de banlieue populaire et de l’ensemble de la France, aucune différence sensible n’apparaît.

Si, dans la période très particulière que nous vivons depuis le 17 mars, nous continuons à nous déplacer un peu, cela nous mène moins loin qu’avant. Les trajets de plus de dix kilomètres se sont réduits davantage que l’ensemble des déplacements, tandis que les allées et venues à moins de dix kilomètres constituent désormais la majorité des trajets. Les motifs ont également évolué. Par exemple, à Lyon, en temps normal, les gares et les quartiers touristiques ou de loisirs font partie des lieux les plus prisés. Depuis le confinement, ce sont les quartiers résidentiels et les hôpitaux qui demeurent fréquentés.

Pertes phénoménales

Les experts de Kisio s’interrogent sur la manière dont les comportements de mobilité évolueront après le déconfinement. Assez logiquement, ces spécialistes du transport public anticipent un report vers les modes individuels, voiture, vélo ou marche, selon les distances parcourues. À Wuhan, première ville chinoise touchée par l’épidémie, après la levée du confinement, début avril, on a observé des embouteillages monstrueux.

Pour éviter ce scénario, David O’Neill préfère croire à « un étalement des pointes » et à « une souplesse des chaînes de logistique », c’est-à-dire à une répartition plus équilibrée des déplacements pendant la journée. Cette nouvelle organisation impliquerait que l’on incite les acteurs du transport, employeurs et livreurs, à modifier leurs habitudes. Le responsable de Kisio estime que l’on pourrait assister à un « étalement des flux ville-campagne, hors des week-end ». Des citadins ayant pris goût au télétravail pourraient décider de le pratiquer plus souvent. Les auteurs de l’enquête imaginent également une utilisation accrue du numérique, notamment sans contact.

L’étude s’inquiète enfin de la baisse phénoménale des recettes des transports publics. Si la reprise intervient avant l’été et que le retour à la normale se produit dès la rentrée, cette perte atteindrait tout de même 1,8 milliard d’euros, répartis entre la chute des recettes commerciales, la baisse du versement transport, impôt assis sur la masse salariale, en raison du chômage partiel, et la coupe dans les budgets publics. Et encore, ce scénario est celui d’une reprise « en U », comme disent les économistes. Mais d’autres scénarios sont possibles, une reprise suivie d’une deuxième vague, « en W », voire pas de reprise du tout, « en L »… Incertains, les auteurs privilégient toutefois un scénario en « U par escalier », une évolution lente. Dans ce cas, la perte du secteur pourrait atteindre 2,6 milliards d’euros. Or, « les transports publics constituent un moteur sous-jacent de l’économie », s’inquiète Didier Bréchemier, responsable du service transports, tourisme et logistique chez Roland Berger.