Europe

Brexit : le coût de l’attente

Maintes fois reportée, la sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne crée un climat d’incertitudes qui pèse sur l’économie, même si jusqu’ici tout ne va pas trop mal de l’autre côté du Channel…

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La principale incertitude réside moins dans la date effective du Brexit que dans les conditions de cette sortie : avec ou sans accord.

À la suite du référendum de 2016, le Royaume-Uni a lancé la procédure de retrait de l’UE, le 29 mars 2017. Et depuis, politiquement, tout a déraillé ! Les discussions, un temps enlisées à Bruxelles, sont désormais embourbées à Westminster. L’accord sur le Brexit, arraché de haute lutte à l’UE, en novembre 2018, par Theresa May fut rejeté à trois reprises par le Parlement britannique, certains y voyant des concessions excessives considérées comme une trahison de la vox populi. En tout état de cause, ce blocage persistant déboucha sur la démission du Premier ministre et son remplacement par l’impétueux Boris Johnson. Ce dernier, malgré sa certitude d’obtenir une sortie le 31 octobre, n’obtint ni une renégociation complète de l’accord du côté de l’UE ni un franc soutien du côté du Parlement. D’où un retour aux urnes le 12 décembre, afin d’obtenir la légitimité qui lui permettrait de mettre en œuvre sa vision du Brexit, quitte à brandir la menace d’une sortie sans accord avec l’UE (no deal)…

Jusque-là, l’économie résiste plutôt

Contrairement aux Cassandre qui lui promettaient le chaos après le référendum de 2016, l’économie du Royaume-Uni a, pour l’instant, plutôt bien résisté dans ce contexte incertain, ou tout du moins elle ne s’est pas effondrée. Certes, la croissance n’est pas flamboyante (1,3% prévu en 2019 et 2020), mais le Royaume-Uni n’est pas en récession et les taux d’intérêt souverains restent très bas. Le climat d’incertitude pèse néanmoins sur les investissements, qui stagnent depuis 2015, et sur l’installation des personnes étrangères dans le pays. L’un dans l’autre, la croissance potentielle ne peut que faiblir, avec toutes les difficultés que cela peut impliquer à terme pour les finances publiques du pays…

Quant au taux d’inflation mensuel, il a beaucoup reflué, au point d’atteindre en octobre son plus bas niveau depuis novembre 2016. Et ce, malgré une forte dépréciation de la livre sterling, qui a pourtant conduit à une importante hausse du prix des importations outre-Manche.

L’incertitude sur une sortie négociée

La principale incertitude réside moins dans la date effective du Brexit que dans les conditions de cette sortie : avec ou sans accord. Cette interminable attente conduit les entreprises à réduire la voilure en matière d’investissement et à se mettre en ordre de bataille (allégements de leur structure, délocalisations, hausse des stocks…) pour affronter ce saut dans l’inconnu. Il va en effet de soi – et la Banque d’Angleterre vient de le rappeler – que si le Brexit se faisait sans accord, on assisterait, très probablement, à un recul violent du taux de change de la livre et à une forte augmentation de l’inflation, ce qui impacterait très négativement la croissance et l’emploi.

Le danger d’une stratégie mercantiliste

De l’autre côté du Channel, d’aucuns se persuadent qu’une sortie du Royaume-Uni sans accord avec l’UE permettrait de relancer la croissance, à la faveur du développement des échanges avec les pays hors de l’Europe. Cette stratégie mercantiliste, outre qu’elle n’est jamais payante à long terme, en raison des mesures protectionnistes prises en retour par les partenaires commerciaux, se heurte à une forme de démondialisation caractérisée par une nouvelle régionalisation des chaînes de valeur. Autrement dit, la hausse des coûts de production dans les pays émergents, la difficulté pour les multinationales à gérer des chaînes logistiques mondiales et des exigences nouvelles de la part des consommateurs (circuits courts, prise en compte de l’aspect sociétal, réduction du bilan carbone…), conduisent les entreprises à produire au plus près des acheteurs. Dans ces conditions, la stratégie gagnante pour les États consisterait à privilégier davantage les accords commerciaux régionaux (ALENA, Mercosur…) pour leurs entreprises que les improbables accords multilatéraux mondiaux de l’OMC (Organisation mondiale du commerce).

Dans le cas du Royaume-Uni, les exportations vers les pays anglophones (États-Unis, Canada, Australie…) représentent au plus 20% des exportations totales, contre la moitié vers l’UE, essentiellement vers l’Allemagne, la France, les Pays-Bas et l’Irlande,

quant aux importations, 50 % proviennent de l’UE, dont l’Allemagne, la France et les Pays-Bas. Le seul accord régional porteur pour le Royaume-Uni est donc l’Union européenne et son union douanière. Dès lors, même s’il ne souhaite pas l’avouer, le gouvernement britannique n’a aucun intérêt à quitter l’UE sans accord, sauf à appauvrir son pays.

Mais comment négocier un accord économique lorsque tant de questions politiques viennent s’y greffer, comme celle de la frontière irlandaise ?