L’EMPLOI RÉEL FACE À L’INTELLIGENCE ARTIFICIELLE

La robotisation, la numérisation et désormais l’Intelligence artificielle (IA) font peser un risque sur l’emploi, même qualifié. Le nouveau monde du travail qui se dessine fera ainsi la part belle aux compétences humaines, les soft skills… Il y eut d’abord la numérisation de l’économie, qui suscita des craintes légitimes sur l’emploi traditionnel dans la mesure […]

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La robotisation, la numérisation et désormais l’Intelligence artificielle (IA) font peser un risque sur l’emploi, même qualifié. Le nouveau monde du travail qui se dessine fera ainsi la part belle aux compétences humaines, les soft skills…

Il y eut d’abord la numérisation de l’économie, qui suscita des craintes légitimes sur l’emploi traditionnel dans la mesure où ces nouveaux services se mirent à chasser sur les terres des professionnels de l’hôtellerie (Airbnb) et du transport (UberPop) par exemple, sans avoir à s’acquitter des mêmes contraintes financières et légales. Un néologisme a du reste fait son apparition pour désigner ces mutations : l’ubérisation de l’économie… Le gouvernement chargea alors le Conseil d’orientation pour l’emploi (COE) d’examiner la question, pour donner lieu à la publication, en 2017, d’un rapport intitulé « Automatisation, numérisation et emploi ». Celui-ci a conclu que moins de 10% des emplois seraient réellement menacés, mais que la moitié des emplois existants pourraient subir des changements importants de contenu. Or, après la robotisation et la numérisation, voilà l’Intelligence artificielle (IA) !

LE PLAN FRANÇAIS POUR SOUTENIR L’INTELLIGENCE ARTIFICIELLE

En septembre 2017, Emmanuel Macron a chargé le mathématicien Cédric Villani d’étudier les différentes facettes de la question et de proposer des recommandations pour que la France « ne rate pas le train de l’Intelligence artificielle ». Parallèlement, a été relancée France IA (structure créée par François Hollande, début 2017), avec pour objectif de définir les grandes orientations de la France en la matière, en s’appuyant sur l’expertise de personnalités reconnues dans le domaine et issues de l’université, du monde de l’entreprise (start-up et grands groupes) et d’institutions publiques. Fin mars dernier, lors d’une soirée au Collège de France, le Président de la République a présenté le rapport Villani et exposé les quatre axes retenus par le gouvernement en matière d’Intelligence artificielle : attirer les meilleurs talents par la création de chaires de recherche et de synergies entre recherche publique et industrie, développer une politique d’ouverture des données publiques, en particulier dans le domaine de la santé, créer un cadre réglementaire et financier propre à soutenir les projets de recherche et start-up en IA et engager une réflexion sur la régulation et l’éthique de l’IA. Hélas, avec comme lit de Procuste la réduction du déficit public, le chef de l’État n’est guère en mesure d’engager beaucoup de fonds nouveaux pour cette lourde tâche (1,5 milliard d’euros de crédits prévus sur le quinquennat)…

LES EFFETS INCERTAINS DE L’IA SUR L’EMPLOI

L’Intelligence artificielle va assurément détruire certains emplois, mais aussi en créer d’autres, toute la question est donc de savoir de quel côté penchera la balance dans les dix ans. Certes, l’on sait depuis longtemps que la robotisation peut détruire les emplois non-qualifiés, comme le rappellent les révoltes des luddites, ces ouvriers qui, au XVIIIe siècle, détruisaient les nouvelles machines accusées de les priver de leurs emplois et de faire baisser la qualité des produits. Mais le développement de l’IA est un phénomène d’une toute autre ampleur, en ce qu’il modifie également en profondeur les caractéristiques du travail qualifié. Certains voient dans l’émergence de l’IA une simple logique schumpétérienne de destruction créatrice, c’est-à-dire une disparition des secteurs d’activité traditionnels peu productifs au profit de nouveaux secteurs bien plus productifs, d’autres, imaginent l’IA comme le fossoyeur de l’emploi. Dans le premier camp, l’on trouve les économistes Érik Brynjolfsson et Andrew McAfee, qui pensent que l’IA créera des emplois durables, plus productifs et mieux payés, tandis que les partisans d’un revenu universel sont plutôt dans le camp d’en face. Une chose est certaine, dans le nouveau monde du travail qui émerge, les compétences humaines (imagination, créativité, conscience, émotions,…) – également appelée soft skills –, joueront un rôle prépondérant dans les nouveaux emplois, puisque la plupart des tâches routinières pourront être déléguées à la machine, les savoir-faire artisanaux constituant une exception notable. Il n’est donc pas du tout certain que l’on assistera à un déversement, c’est à dire que les emplois détruits seront compensés par les emplois créés. En définitive, il est important de remarquer que les données seront le nerf de la guerre en matière d’intelligence artificielle. C’est pourquoi, face aux multinationales qui semblent voir dans les données privées un pétrole du XXIe siècle au coût presque nul, Tim Berners-Lee, inventeur du Web, n’a pas hésité, lors d’une table ronde, sur l’avenir d’Internet, le 26 avril dernier à Lyon, à affirmer qu’il fallait prévoir une régulation de l’IA. Et ce afin de permettre son nécessaire et inévitable développement, tout en évitant l’écueil d’un monde déshumanisé, régi uniquement par l’optimisation algorithmique. Sa conclusion laisse perplexe : « Le ver est déjà dans le fruit ! »