La finance au service de l’entreprenariat

Cette année encore pour la 49e édition du Consumer electronic show (CES) de Las Vegas, la France était la seconde délégation avec près de 200 start-ups venues présenter leurs innovations sous la bannière French Tech. Un événement majeur destiné à mettre en avant le savoir-faire et la créativité des entrepreneurs. Toutefois, ces jeunes pousses innovantes doivent faire face à d’important besoin en capitaux pour développer leur idée et peut être devenir, demain, de futurs champions.

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Claudine Jacob-Ternisien, directrice d’Initiative Somme.
Claudine Jacob-Ternisien, directrice d’Initiative Somme.
es créateurs de start-ups se heurtent souvent à des difficultés de financement.
es créateurs de start-ups se heurtent souvent à des difficultés de financement.

Si la dynamique de création de start-ups est indéniable en France, elles doivent affronter un certain nombre d’écueils pour se développer, notamment lorsqu’il s’agit de lever des fonds pour accompagner leur croissance. « La phase d’amorçage est une étape cruciale dans la vie d’une jeune entreprise innovante. Elle a de forts besoins en capitaux et il s’agit de l’étape la plus risquée pour les investisseurs », explique Philippe Pruvot, directeur général de Picardie Investissement, société de capital risque fondée sur une initiative de la région en 1985 avec la volonté de disposer d’un outil capable de renforcer les fonds propres des entreprises picardes.
Seulement, avec des sociétés dont le succès repose plus sur une idée innovante que sur des perspectives de revenus à court et moyen terme, les banques sont souvent réticentes à les financer. Néanmoins, les établissements bancaires, soucieux de ne pas manquer cette clientèle, commencent à adapter leur grille d’analyse en donnant une plus grande importance aux perspectives plutôt qu’aux ratios financiers. C’est notamment le cas d’un grand groupe bancaire tricolore qui songe à prendre en compte des éléments extra-financiers pour définir le niveau de risque d’une start-up comme par exemple son intégration dans un pôle de compétitivité ou encore si elle a bénéficié d’une aide publique à l’innovation comme une bourse French Tech. « Avant tout, ces sociétés ont besoin de renforcer leur haut de bilan avec un apport de capitaux », remarque Philippe Pruvot.

Le crowfunding, le financement citoyen

Claudine Jacob-Ternisien, directrice d’Initiative Somme.
Claudine Jacob-Ternisien, directrice d’Initiative Somme.

Avec une collecte qui double chaque année depuis quatre ans, le crowfunding prend une part de plus en plus significative dans le financement de projet. Qu’il s’agisse d’un don, d’une prise de participation ou encore d’un prêt, la forme la plus répandue (deux tiers de la collecte). Emmanuel Macron, ministre de l’Économie, a signé un décret fin 2014 pour faciliter la collecte et mieux réguler cette forme de financement. Le réseau Initiative en Picardie a lancé sa propre plate-forme en 2014 qui a déjà permis de financer une trentaine de projets dont 18 dans la Somme « Nous avons un taux de réussite de 90 %. Pour présenter un projet sur Tellement-Prêt, nous devons d’abord valider sa pertinence économique  », explique Claudine Jacob-Ternisien, directrice d’Initiative Somme. Le porteur de projet peut faire une levée de fonds d’un montant maximum de 15 000 euros accordée sous forme de prêt à taux zéro. « Nos équipes définissent le montant de la levée souhaitée  », précise la directrice. L’objectif de Le crowfunding, la plate-forme est de financer des activités de proximité pour dynamiser le tissu économique locale. Depuis sa création, Tellement-Prêt a collecté autour de 150 000 euros grâce à 600 contributeurs séduits par des projets. « Nos équipes s’attachent à présenter les projets sous forme de storytelling pour attirer l’attention ». Toutefois, certains entrepreneurs sont réticents à l’idée d’exposer publiquement leur business model ou craignent que ce mode de financement soit perçu comme un dernier recours après des refus de financement par des acteurs plus traditionnels : « En réalité, il s’agit d’un moyen de financement complémentaire, encore marginal bien qu’en plein développement. »

Ouvrir le capital à des investisseurs

L’exercice de la levée de fonds via des prises de participations par des investisseurs extérieurs est une caractéristique des start-ups. Si l’exercice est délicat, il vient également crédibiliser le business model de la jeune société. Parmi les premiers investisseurs, les business angels se manifestent en premiers parfois accompagnés par les sociétés de capital risque. « Il s’agit des investisseurs pionniers, des personnes physiques qui investissent leurs fonds personnels pour des durées de 5 à 7 ans », explique Didier Bouret, chargé de mission pour l’association AB2A finance qui regroupe cinq business angels dans l’Aisne.
Ce mode de financement par des particuliers passionnés reste peu développé en France. Selon un rapport de la Commission européenne, France comptabilisait 8 000 business angels en 2012 contre 25 000 au Royaume-Uni « Nous avons du mal à trouver des business angels prêts à apporter leur argent, leur temps et leur réseau en France et en particulier en Picardie », regrette Didier Bouret qui plaide pour un rapprochement des business angels de Picardie et du Nord-Pas-de- Calais. Un retard sur leurs homologues européens qui trouverait sa source, en partie, dans l’instabilité fiscale et réglementaire selon un sondage réalisé par France Angels et BFM Business en 2014. Depuis sa création en 2009, l’association a investi 400 000 euros dans cinq entreprises dont deux ont déposé le bilan. « Sur dix entreprises que nous suivons, trois ou quatre disparaissent et seulement une ou deux deviennent des pépites sur lesquelles nous récupérons entre 10 et 20 fois notre investissement initial », constate Philippe Pruvot, dirigeant de Picardie Investissement. Des réussites dépassant le cadre financier à l’image de Point Vision, un réseau d’ophtalmologistes fondé en 2012 et qui a créé 350 emplois à travers la France. « Nous avons financé ce projet à hauteur de 800 000 euros en deux tours de table », ajoute le dirigeant de Picardie Investissement.

L’humain au coeur des investissements

Les incertitudes liées à ces investissements demandent aux équipes de choisir soigneusement les start-ups. « Notre métier est de prendre les premiers risques alors que le business model n’est pas encore parfait avec le manque de visibilité », remarque Philippe Pruvot. Avec des durées d’investissement à long terme et des tickets moyens autour du million d’euros, la confiance dans le projet et surtout dans le management devient indispensable. « L’entrepreneur doit avoir une vision précise de son projet ainsi qu’une très bonne connaissance du domaine et nous devons pouvoir échanger facilement avec lui », explique Didier Bouret. « Nous jugeons l’individu, son réseau et ses compétences. Le manager doit être capable de s’adapter à l’environnement et de faire évoluer sa société en fonction du marché et de la concurrence », complète Philippe Pruvot. De ce fait, les investisseurs résonnent plus par projet que par domaine de prédilection pour allouer leurs capitaux et s’adaptent à l’environnement régional. « La santé est un domaine porteur pour des raisons démographiques. De même, les projets dans les technologies liées à l’environnement attirent notre attention. En revanche, le numérique est peu développé en Picardie », explique le dirigeant de Picardie Investissement. Les investisseurs ont aussi un rôle de conseil dans la gestion de la jeune société, sur la stratégie commerciale ou même dans la politique RH.
Une expertise recherchée par les start-ups dont les besoins d’accompagnement sont forts. « Nous n’imposons pas des choix, mais nous sommes présents pour poser des questions aux entrepreneurs. Ils ont souvent les réponses en eux, nous les aiguillons », conclut Philippe Pruvot.

Alban LE MEUR