Les nouveaux mod(èle)es de travail

Comme souvent, le concept nous vient d’outre-Atlantique, de San-Fransisco plus exactement. Né en 2005, le co-working réinvente les modes de travail, où flexibilité rime avec efficacité et convivialité. Exporté dans les pays scandinaves, le modèle a débarqué en France. Et en Picardie aussi émergent ces nouveaux fonctionnements, entre espaces partagés et délocalisés, pour salariés et dirigeants nomades.

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Christophe Thuillier (de face) a démocratisé le travail à distance dans son entreprise
Christophe Thuillier (de face) a démocratisé le travail à distance dans son entreprise
La Coloc, dernier-né des espaces de co-working picards.
La Coloc, dernier-né des espaces de co-working picards.

Les études sur le sujet fleurissent, selon le ministère de l’Emploi, sur les 22 millions de salariés français, 440 000 pourraient être considérés comme des télé-travailleurs à domicile (ponctuels ou réguliers) et 1 100 000 sont qualifiés de télé-travailleurs nomades, entendre qui pratiquent le télé-travail hors de leur domicile, soit respectivement 2 et 5% des salariés. Pas la majorité donc mais la tendance se démocratise, et beaucoup cèdent aux – bienveillantes – sirènes du co-working. Et pour cause, ces espaces sont le moyen idéal de rompre la fameuse solitude du chef d’entreprise, qui bénéficie de solutions de bureaux à la carte avec durée variable et d’un espace commun où il peut échanger avec les autres coworkers, le tout généralement dans un cadre design et cosy, avec tout l’apparatchik nécessaire en termes de services et nouvelles technologies. Un système qui offre aussi un gain de temps de transport considérable… Sophie Changeur, professeur de gestion à l’Institut d’administration des entreprises (IAE) d’Amiens n’est pas surprise que le co-working fasse des émules dans la région qui voit essaimer ces espaces, souvent portés par des collectivités et chambres de commerce. « Ces espaces sont particulièrement adaptés aux créateurs et petites structures, qui composent en majorité le tissu entrepreneurial picard et traduisent le dynamisme économique de la région en matière d’innovation. » Adapté à la réalité picarde donc le co-working… un avis que partage Christophe Thuillier, Pdg de la société informatique noyonnaise Agesys (voir encadré), rompue à la déspacialisation de ses troupes, et au télé-travail. Lui est intimement convaincu que « les générations futures feront comme nos grands-parents, elles travailleront à cinq minutes de chez elles, dans des centres de travail, pour plusieurs entreprises ».

En France, 16,7% de la population active (plus de 4 millions de personnes) à travaillent à distance et 53% des indépendants et entrepreneurs travaillent régulièrement à domicile ou dans un tiers-lieu.

Nouvelle culture

« Ce n’est pas un schéma si nouveau, appuie Sophie Changeur. Certains cadres travaillent depuis de nombreuses années dans le cadre d’un management qui fonctionne par objectifs. » Si le co-working et le travail à distance ont connu tel un coup d’accélérateur, c’est en grande partie grâce à la fulgurante évolution des moyens technologiques, avec en tête Internet. Et si la France était un peu à la traîne, elle rattrape son retard dans le domaine : en 2014, près de 250 espaces émaillaient le territoire, et quatre espaces de co-working se créent chaque jour dans le monde. Une nouvelle culture de travail apprivoisée, et pour cause : c’est le moyen idéal de concilier vie privée et professionnelle, de mixer salariat « traditionnel » et nomade (en limitant par exemple les jours de télétravail pour éviter de se couper de ses collègues) avec en prime une productivité accrue, due en partie aux horaires élastiques et aux tâches accomplies en-dehors des heures « classiques » de bureau. Avec un bémol pour la professeur de gestion : « Pour certaines structures de taille moyenne, cette évolution peut avoir des limites, tempère-t-elle. Les cadres de PME sont souvent polyvalents, il est dans certains cas plus facile de mettre en place ce type de fonctionnement dans des grandes entreprises. » Mais pour les trois co-workers présents en ce matin de janvier à la toute nouvelle Coloc – l’espace de co-working amiénois mis sur pied par la CCI Amiens-Picardie et managé par Bertrand Quique, le co-working n’offre que des avantages. « C’est une solution géniale ! Qui permet de développer son réseau », assure Thibault Fritsch, à la tête de Youcom Communication (basée à Amiens) et qui investit La Coloc deux à trois jours par semaine. Amiénoise d’origine, Sophie Pagan Sedji est partie il y a trois ans monter son entreprise – SPS Recouvrement versée dans la gestion des impayés – à Lille, et le co-working, que ce soit à Lille, Paris, Bruxelles, et désormais Amiens, n’a pour elle plus de secrets. « J’ai opté quelques temps pour de la location classique de bureaux, mais j’en suis revenue, s’amuse-t-elle. Pour moi, les co-workers sont de vrais collègues, je m’enrichis de ces vécus différents, et cette façon de travailler permet d’apaiser les angoisses de tout dirigeant, sans oublier le coût, maîtrisé. » Même ressenti du côté de Xavier Bleuzet qui dirige le centre de relations clients Eikoo consulting-analyse : « Cette notion de réseau est primordiale, c’est une ambiance de travail très stimulante, qui permet d’avancer. »

Les espaces se multiplient

La Coloc n’a pas vu le jour exnihilo : « Nous avons tenté un an l’expérience des Jelly’s Amiens, un rassemblement hebdomadaire d’indépendants, qui se voulait un espace de rencontres, et de travail », explique Bertrand Quique. La version embryonnaire de La Coloc a pris : « Quitte à travailler seul, autant le faire ensemble », sourit le manager, un adage qui colle parfaitement à l’esprit du co-working, qui nécessite une certaine ouverture d’esprit, et l’envie de partager. Signe des temps, c’est le Medef Somme, via son club Innovation & TIC présidé par Stéphane Descombes qui était à l’initiative de cette conférence intitulée « Avez-vous déjà pensé au co-working ? ». Les initiatives émergent aussi dans les deux autres départements picards : dans l’Aisne, une salle de télétravail a vu le jour à la pépinière Créatis de Saint-Quentin, et l’agglomération, partie prenante du projet, a contacté les grandes entreprises du CAC 40 pour leur proposer ces équipements. Des contacts ont également été noués avec de grosses administrations et des freelances. Un autre centre de télé-travail a été créé en Thiérache, avec une dizaines de postes, et une salle de visio-conférence de 15 personnes. Dans l’Oise, à Longueil-Annel, la pépinière d’entreprises des Deux vallées, gérée par la Communauté de communes des Deux vallées (CC2V), a ouvert en avril 2014 un espace de co-working, un bureau de 30 m² avec trois postes installés, et « une initiative unique dans le département pour une pépinière publique, c’était un pari, pour insuffler un nouvel élan à la pépinière », insistent Aurore Deluc l’animatrice de la pépinière et Solenne Noël, responsable du développement économique à la CC2V. La pépinière et hôtel d’entreprises du Beauvaisis leur a emboîté le pas en début d’année, avec parmi ses nouvelles offres celle d’un espace de co-working, partagé ou individuel, avec là aussi une formule souple s’adaptant aux besoins de chacun, un nouveau service apporté « aux entrepreneurs pour accompagner la mutation des modes de vie et des modes de travail ». Et à la CCI Amiens-Picardie, on imagine déjà un second espace de co-working, plus technique, qui s’installerait au sein du Carré Perret…

ENCADRE 1

Christophe Thuillier (de face) a démocratisé le travail à distance dans son entreprise
Christophe Thuillier (de face) a démocratisé le travail à distance dans son entreprise

Le travail à distance n’a plus de secrets pour Agesys, spécialisée en solutions informatiques basée à Noyon. À la tête de 44 salariés, le PDG Christophe Thuillier a imaginé un concept novateur : la déspacialisation, ou comment éclater l’entreprise en différents lieux… « Elle est ancrée dans l’ADN de l’entreprise depuis un an et demi, et fait partie de notre stratégie : l’instauration de nouveaux modes de travail », note son PDG. Tout a donc dans l’organisation d’Agesys été pensé dans ce sens, des méthodes de travail au pilotage en passant par le management. « Nous avons mis en place un système qui permet à tous de travailler de la même façon, que le salarié soit au siège, ou à distance », explique-t-il. La raison de ce changement ? « La qualité de vie des collaborateurs, qui voient leur temps de transport, chronophage, diminuer », assure Christophe Thuillier, qui peut par la même occasion recruter de nouveaux talents, séduits par ce mode de travail, et toucher de nouveaux clients, en gommant les frontières. 60% des salariés ont opté pour le travail à distance (certains travaillent de Bruxelles ou Shangaï), quelques jours par mois, sans obligation de la direction : « Nous avons souhaité casser la notion de ruche, pour qu’il n’y ait pas de malaise. Tous les lundis, ceux qui le veulent, ou peuvent, se rendent au siège, et nous avons instauré en janvier une « Coffe place » : les salariés à distance peuvent se connecter en permanence avec ceux qui prennent une pause à la cafétéria », détaille Christophe Thuillier. En ce début d’année a également été mise en place la « New bee place », pour les salariés « expatriés » qui voudraient retourner temporairement dans leur pays. « Ce système n’a pas de limites, estime le PDG. C’est une question de confiance, et de culture d’entreprise, il faut laisser de l’autonomie et de la liberté aux salariés, qui choisissent leur manager et sont régulièrement associés au comité de direction. » Mais il reconnaît qu’il est plus facile de l’appliquer dans certains secteurs d’activités… Prochaine étape pour Agesys : la création d’un robot avatar, qui prendrait place chez les clients, pilotable à distance. Un projet qui pourrait voir le jour d’ici cinq ans.