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La courbe du chômage n’aura vraisemblablement pas été inversée fin 2013, affirment les conjoncturistes de l’Insee. Malgré un redémarrage “ poussif ” de la croissance, les mesures d’aides aux entreprises ne suffisent pas.

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Si la reprise est poussive, il faut la pousser. » François Hollande s’est offert le luxe, le 19 décembre 2013, de plaisanter sur l’intitulé de la note de conjoncture de l’Insee, qui ne s’est pourtant jamais distingué par son sens de l’humour. Le président de la République réagissait à la publication, par l’institut de statistiques, de données mettant notamment en évidence la poursuite de la hausse du chômage en 2014. Le Premier ministre ne s’est pas permis de telles privautés. La baisse du chômage fin 2013 ? « Nous y sommes quasiment », a assuré Jean-Marc Ayrault, sans sourire.

L’Insee n’est pas aussi optimiste, mais qu’importe. « Si j’étais Premier ministre, je ferais peut être la même chose. C’est la méthode Coué », a commenté Alain Juppé, maire de Bordeaux, aux affaires entre 1995 et 1997. La note de conjoncture publiée juste avant les fêtes n’est certes pas complètement catastrophique pour le gouvernement. Ainsi, la fameuse reprise, « poussive », mais bien réelle. Selon les calculs des conjoncturistes, l’activité devrait avoir progressé de 0,4% au quatrième trimestre de 2013. Laurent Clavel, chef de la division « synthèse conjoncturelle », diagnostique « une consommation dynamique », tirée notamment par « des achats anticipés liées au déblocage de l’épargne salariale », « la hausse de la TVA annoncée au 1er janvier » et « une progression des achats d’automobiles, en attendant le durcissement du malus écologique ». Mais si la consommation se tient bien, c’est aussi pour des raisons plus profondes. Partout dans la zone euro, l’épargne de précaution se réduit et « l’investissement des ménages surréagit à l’évolution du PIB », observe Dorian Poucher, en charge de la synthèse consacrée à « l’environnement de la zone euro ». Tout se passe comme si les Européens, las de ces longues années de crise annoncée, se précipitaient dehors au moindre signe d’éclaircie.

Déclinisme à la française
Le dynamisme de l’activité touche d’ailleurs toutes les « économies avancées », ainsi que l’Insee appelle désormais les pays riches. Les Etats-Unis, où l’octroi des permis de construire continue à se redresser lentement, doivent connaître des taux de croissance de 0,4 à 0,6% au cours des prochains trimestres. Le Royaume-Uni s’en sort également, grâce à un redressement de l’investissement. Seul le Japon devrait plonger, en raison d’une hausse de la TVA annoncée pour avril, ce qui a conduit les ménages à anticiper leurs achats. Malgré des économies diversement dynamiques, les pays émergents, notamment la Chine ou le Brésil, continuent de maintenir une croissance forte. En conséquence, « la demande adressée à la France a rebondi vigoureusement depuis la mi-2013 », résume Dorian Poucher.
Dans l’Hexagone, le climat des affaires s’est stabilisé depuis l’automne « mais reste inférieur à ce qu’il a été pendant de longues périodes », notamment avant 2008, mais aussi pendant la « reprise » de 2010-2012. Cela amène les entreprises à investir, et pas seulement pour de mauvaises raisons, détaille Cédric Audenis, chef du département de la conjoncture à l’Insee, qui a listé les « idées reçues » sur l’investissement en France. « On croit que l’industrie se refuse à investir alors qu’elle n’hésite pas à le faire dans les autres pays d’Europe. En réalité, le taux d’investissement du secteur est plus élevé qu’en 2007 », rappelle l’économiste. De même, on croit souvent que les entreprises industrielles se contentent de choix improductifs, tel l’achat d’immeubles, ou le renouvellement de leur capital obsolète. « En volume, c’est faux », soutient Cédric Audenis. Enfin, le conjoncturiste dissipe l’idée selon laquelle l’investissement, en France, serait tributaire des grandes angoisses du moment, la crise des dettes grecques, portugaise ou espagnole, la pression fiscale ou la propension des Français à sombrer dans la douce moiteur du déclinisme. « En pratique, on voit mal l’impact de ces incertitudes sur l’investissement », lâche Cédric Audenis.

Salaires élevés, productivité faible
Toutes ces données permettent à l’Insee de prévoir un « acquis de croissance » de 0,7% fin juin, alors que la progression de l’activité pour toute l’année 2013 n’aura pas dépassé les 0,2% et qu’elle était nulle en 2012. D’ici à la fin de l’année, les conjoncturistes n’excluent pas un taux de 0,9%, soit exactement le chiffre utilisé par le gouvernement pour établir son budget. Il n’est pas interdit, en politique, d’avoir de la chance. D’autant que, explique Laurent Clavel, « la reprise pourrait même surprendre par son ampleur ».
Mais une embellie économique ne se traduit pas nécessairement sur le terrain social. Le taux de chômage, établi à 10,9% de la population active au troisième trimestre de 2013, monterait à 11% en juin prochain. L’inversion de la courbe « avant la fin de l’année », promise par François Hollande, n’aurait pas lieu. Le pays crée pourtant des emplois, « 80 000 postes en 2013 dans le secteur non-marchand », observe l’Insee, mais ce n’est pas suffisant pour absorber la hausse de la population active, 113 000 personnes supplémentaires. Contrairement aux idées reçues, l’emploi « a plutôt bien résisté » ces dernières années, note Cédric Audenis. Les entreprises subissaient les à-coups de la crise, leur taux de marge se dégradait, mais elles conservaient leurs salariés, et des salaires élevés. « C’est plutôt le trop-plein, et pas assez de productivité », ose même le conjoncturiste, dans une analyse qui satisferait sans doute le Medef et scandaliserait le Front de gauche.
Pour le gouvernement, la réponse au chômage élevé vient pourtant des emplois aidés, les « contrats de génération », qui ont pour l’heure suscité 17 000 demandes, selon les services de l’Etat. Comme le constate Jean-Marc Ayrault, depuis six mois, « la courbe du chômage est inversée pour les jeunes ». Le Premier ministre mise aussi sur les effets du Crédit d’impôt pour la compétitivité et l’emploi (CICE), qui accorde aux entreprises, depuis l’an dernier, une réduction d’impôt proportionnelle à la masse salariale. Mais pour l’Insee, la mesure ne serait pas très efficace. Seuls 32 000 emplois auraient été créés, en 2013, grâce à ce dispositif, et on en compterait 15 000 supplémentaires au premier trimestre de cette année. L’institut se montre également très prudent au sujet d’un éventuel « effet municipales ». A l’approche des élections, les consommateurs, séduits par des promesses, se montrent traditionnellement plus dépensiers. Mais cet enthousiasme se manifeste surtout à l’approche d’une élection majeure, comme la présidentielle. Laurent Clavel note en revanche que la période qui précède les élections municipales se traduit généralement par « un pic de commandes dans le secteur des travaux publics ». Or, il ne s’est rien passé de tel ces derniers mois, sans doute un effet de la contraction du budget des collectivités. « Peut-être le cycle se manifestera-t-il après les élections », avance le conjoncturiste.