Vers un SMIC en Allemagne ?

Révolution idéologique en cours : Berlin pourrait voter la généralisation d’un salaire minimum. Le prix à payer par la Chancelière pour cimenter sa coalition. L’événement est d’un grand intérêt pour les économistes, qui vont pouvoir étalonner les conséquences d’une mesure sujette à controverses.

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Il aura donc fallu attendre soixante ans pour qu’une mesure sociale française, emblématique de son modèle de société, traverse le Rhin pour atteindre l’Allemagne. On veut parler ici du SMIG, ancêtre du SMIC contemporain, que notre pays adopta en 1950, Georges Bidault étant alors président du Conseil. Voilà donc une éternité que la norme du salaire minimum s’impose à tous les employeurs du pays. Cela ne signifie par autant que soit clos le débat sur la pertinence d’une telle mesure, au contraire. La théorie économique dominante postule en effet que l’emploi est un marché, qui s’ajuste mécaniquement à ses deux principales composantes : la rareté relative de la main d’oeuvre et la productivité de cette dernière. Ainsi, lorsque les candidats à l’embauche sont nombreux et peu qualifiés, leur valeur salariale « de marché » chute inexorablement. Si cette valeur est inférieure au salaire minimum fixé par la loi, les entreprises ne peuvent rationnellement embaucher : il en résulte du chômage à due concurrence, qui dure aussi longtemps que l’emploi ne peut être rentabilisé. On se doute que la globalisation n’arrange pas les choses : avec les énormes disparités de revenus sur toute la planète, l’emploi peu ou pas qualifié coûte infiniment moins cher dans les zones émergentes que dans les nations dites développées. Avec un salaire minimum supérieur d’environ 80% à la moyenne européenne, la France serait donc très exposée aux dommages collatéraux de sa générosité ; au contraire de l’Allemagne, qui, jusqu’à ce jour, n’a pas institutionnalisé le dispositif. Ce sont des conventions, par branches professionnelles, qui fixent les normes salariales applicables. Ainsi, les activités non spécialisées et les « petits métiers » sont souvent rémunérés à quelques euros de l’heure – tel est en particulier le cas dans l’agriculture et dans les services. Si le système permet d’écraser les statistiques du chômage, il n’empêche pas les salariés concernés de vivre dans la pauvreté.

Des perspectives encourageantes

C’est donc le contexte politique particulier, né des dernières élections allemandes, qui va faire bouger les lignes. Pour garantir la stabilité gouvernementale, Angela Merkel doit constituer une coalition avec… ses premiers opposants, les sociauxdémocrates. Lesquels posent comme condition non négociable l’adoption de leur principal argument de campagne : l’instauration d’un SMIC généralisé, à 8,50 euros de l’heure. Une mesure qui est, sans surprise, vigoureusement critiquée par le patronat allemand et la Bundesbank. Mais qui est également accueillie avec fraîcheur par les syndicats de travailleurs, ainsi dépossédés de leur principal objet de négociation. Et qui redoutent, avec des arguments défendables, que cette mesure ne tire vers le bas le niveau général des salaires. Car les minima par branche, actuellement en vigueur, sont tous supérieurs – voire très supérieurs- à la norme projetée. En somme, la solidarité avec les « pauvres blancs » de la communauté ne va pas de soi… L’instauration d’un SMIC allemand ne constitue pas seulement une rupture idéologique significative dans la perception de l’emploi, en postulant désormais que le salarié doit pouvoir vivre de sa rémunération : cette approche est contraire à la tendance dominante, qui consacre le salaire comme principale variable d’ajustement dans l’entreprise. Il faut également s’interroger sur l’impact que ce dispositif peut avoir sur la performance du modèle économique allemand – dont les succès à l’exportation agacent la planète entière –, et tout particulièrement sur l’agriculture, dont les avantages concurrentiels résultent largement de la modicité des rémunérations. A ce jour, 17% des salariés allemands perçoivent moins de 8,50 euros de l’heure (mais 27% à l’Est, c’est-à-dire que les garçons de café ne sont pas les seuls concernés). En moyenne, l’adoption du SMIC propulsera leurs revenus de 37%, ce qui est considérable et devrait stimuler la consommation intérieure – en phase avec les souhaits de la Commission. Quel sera alors l’impact sur les entreprises ? Selon DIW, un institut berlinois de conseil en matière de politique économique, les entreprises subiraient un surcoût salarial moyen de 3% – mais 6% dans l’agriculture. Les grandes firmes exportatrices, qui emploient peu de personnel non qua-lifié, seraient marginalement affectées par le dispositif : il ne faut donc pas trop compter sur ce dernier pour dégonfler les énormes excédents commerciaux du pays. Si bien qu’au global, selon ces premières estimations, une mesure d’augmentation massive des bas salaires – 1,7 million de travailleurs concernés – n’aurait qu’un impact modeste sur l’appareil productif allemand, mais sans doute un effet très positif sur la consommation. Bref, un retour sur investissement élevé. Du moins selon la prospective en question. Il va sans dire que le monde entier va suivre de près les effets induits par cette mesure. Car la question du salaire minimum divise depuis longtemps les économistes et suscite des empoignades musclées. A ce jour, aucune étude rigoureuse n’a déterminé l’impact de l’instauration d’un salaire minimum, tant sur la compétitivité des firmes et le taux d’emploi, que sur le niveau de pauvreté et la dispersion des salaires. On en reste principalement aux préjugés et aux effets mécaniques que pronostique la théorie. Pouvoir observer le phénomène in vivo, dans la première économie européenne, voilà qui devrait valoriser le rôle du niveau général des salaires dans le fonctionnement d’une société. Selon le paradigme économique actuel, la majoration des revenus ne peut résulter que d’une amélioration de la productivité. Peutêtre va-t-on découvrir que l’augmentation des salaires est un préalable efficace à la stimulation de ceux qui les reçoivent. Si tel devait être le cas, les Allemands n’ont pas fini de nous damer le pion.