Fâcheries euro-américaines

L’espionnite tentaculaire de l’Amérique est venue polluer le programme du dernier sommet européen. Déjà encombré par l’actualité des calamités migratoires. Les discussions sur l’Union bancaire ont donc été écourtées. Dommage. Car la santé de notre système financier demeure préoccupante.

L’ordre du jour du dernier sommet européen a été gravement perturbé par une nouvelle crise : l’inépuisable fonds documentaire Snowden a révélé les pratiques de gougnafiers des services de renseignement américains. Reconnaissons que par principe, l’espionnite s’accommode mal de la bienséance et du fair play. Mais puisque les grandes oreilles de la NSA ambitionnent de ratisser le moindre chuchotis sur la planète entière, il était prévisible que les téléphones cellulaires des dirigeants étrangers, alliés patentés ou adversaires déclarés, fussent soumis à l’indiscrétion de la barbouzerie yankee. Tout le monde sait que le téléphone, même crypté, n’est jamais sûr. Angela Merkel n’est donc probablement pas la première, ni la seule, ni la dernière, à être dépouillée de son intimité. Une situation à laquelle les uns et les autres se sont accoutumés, faisant mine de croire que l’Oncle Sam ne franchirait pas la « ligne rouge » virtuelle qui sépare les convenances diplomatiques de l’effronterie provocatrice.

Notre Président a fort bien qualifié ces pratiques : elles sont en effet « inacceptables ». Inacceptable : c’est le terme couramment employé, dans la vie ordinaire, pour dénoncer vertueusement une situation détestable contre laquelle on ne peut strictement rien. Du reste, il est probable que ni le président Obama, ni le directeur de la NSA, ne connaissent exactement l’étendue de la surveillance. La machine sécuritaire américaine a fini par acquérir une autonomie tentaculaire ; sous le prétexte opportun de lutter contre le terrorisme, elle s’est infiltrée jusque sous le lit des pays amis, avec le consentement tacite et pusillanime de ces derniers. Selon les canons ordinaires de la paranoïa washingtonienne, tout ce qui n’est pas américain est potentiellement terroriste, et mérite à ce titre d’être épié sous les moindres coutures. De ce fait, les révélations de Snowden ne constituent pas en soi une découverte pour les chancelleries européennes ; si elles suscitent tant d’émotion, c’est qu’elles rendent notoire la pleutrerie des gouvernements face aux gros godillots de l’inquisition yankee. Laquelle ne facilite pas seulement la politique étrangère de la Maison-Blanche : au pays du business-roi, toute information illégalement recueillie est exploitée avec profit par le monde des affaires US. La réussite du Nouveau-Monde tient ainsi principalement au recel d’informations d’initiés – et à la couardise des vassaux de l’Amérique.

Banques : toujours fragiles

C’est donc un peu tardivement que le Parlement européen s’est ému de la goujaterie américaine. En votant la suspension de l’accord transatlantique sur la transmission des données relatives aux transferts bancaires, imprudemment concédé en son temps sur l’alibi de la « lutte contre le financement du terrorisme ». Le dispositif ne sera pas suspendu, bien entendu, pas plus que les négociations en cours pour un éventuel accord bilatéral de libre-échange, qui renforcera la sujétion européenne au parrain américain. Pour sauver la face, nos dirigeants ont enjoint la Commission d’accélérer son enquête sur les activités de la NSA, et projettent d’exiger de cette dernière que leur soit communiquée la liste exhaustive des communications piratées. L’incivilité des Yankees ne méritait pas plus qu’un rappel à l’ordre, sur lesquels ces sauvageons comptent bien s’asseoir dès que la poussière sera retombée. Ont ainsi été retardées les discussions relatives au renforcement de la lutte contre l’immigration clandestine, autre urgence dictée par l’émotion de la tragédie de Lampedusa, à peine tempérée par le vaudeville Leonarda.

Autant d’impondérables qui ont limité le temps consacré à un dossier autrement épineux : celui de l’Union bancaire. Dans les grandes lignes, l’ambition du projet est de sécuriser le système bancaire européen, en gravant dans le marbre les principes d’une solidarité entre ses acteurs et entre les Etats-membres. Au cas où une nouvelle tempête viendrait secouer l’édifice. Dans le détail, le diable se glisse à tous les étages. Il y a d’abord les préventions de l’Allemagne : en sa qualité de major de l’Europe et de principal actionnaire de la BCE, Berlin redoute d’être exposée au statut peu enviable de plus gros contributeur en cas de nouvelle catastrophe. Le rôle et les moyens du Mécanisme européen de stabilité (MES) restent en filigrane, la solidarité qu’il implique étant suspendue au verdict de la Cour constitutionnelle de Karlsruhe. Quant au fonds de mutualisation qui devait être abondé par les banques elles-mêmes, personne ne semble disposé à remettre la question sur le tapis. C’est que la situation réelle des institutions de crédit continue de soulever des craintes sérieuses. Que la récente initiative de la BCE pourrait mettre rapidement en lumière. Mario Draghi vient en effet d’annoncer son intention de mener une nouvelle batterie de stress-tests auprès des 130 principales banques de l’Union, après avoir recruté dans ce but une armée de 800 auditeurs. A l’issue de cet examen clinique, les établissements devront aligner des fonds propres au moins égaux à 8% de leurs engagements. Jusqu’ici, rien de révolutionnaire. Les difficultés vont commencer quand il s’agira de “pricer” certains actifs problématiques, en particulier les produits dérivés négociés de gré à gré. Dont la valorisation est laissée à l’appréciation des banques, faute de disposer d’une cotation fiable. De (très) mauvaises surprises sont ainsi à redouter, mettant en évidence des besoins énormes de recapitalisation. La question est de savoir qui en fera les frais. Les actionnaires ? Les créanciers ? Les déposants ? Les Etats ? Sans une procédure consensuelle au sein de l’Union, il est douteux que la BCE puisse imposer au système financier des normes de sécurité crédibles. La grenade reste dégoupillée.