La relocalisation, une réalité à accompagner

Publié dans le numéro 3622 par

 

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« L’installation à l’étranger peut avoir de nombreux effets bénéfiques mais les chefs d’entreprises remarquent parfois que la qualité des produits ou le service après vente sont décevants », explique Charles Locquet, président de la CGPME Oise.

En cette période de bonnes nouvelles sur le front de l’économie avec un retour de la croissance (+0,5% au premier trimestre 2016), un rebond, timide, de l’activité dans le bâtiment et une baisse inespérée du chômage en mars, la France tournerait-elle la page de plusieurs années de crise ? Selon l’Insee, les chefs d’entreprise de l’industrie manufacturière anticipent une hausse de 7% des investissements en 2016, signe d’une certaine confiance dans l’avenir. Dans le même temps, des entreprises font le choix de relocaliser leurs activités sur le territoire. Un phénomène marginal qui suscite l’intérêt de Bercy.

La part de l’activité industrielle dans le PIB de la France ne cesse de s’éroder ces dernières décennies avec une accélération du processus depuis les années 2000. Aujourd’hui, l’industrie représente 11,2% de la valeur ajoutée contre 16,6% en 2000. Un déclin rapide qui entraîne la destruction de
dizaines de milliers d’emplois et la perte de savoir-faire. « La France est le pays d’Europe qui se désindustrialise le plus rapidement avec le Royaume-Uni », rappelle Charles Locquet, président de la CGPME Oise. Si l’industrie souffre d’une perte de compétitivité et d’attractivité pour les investisseurs, le secteur emploie encore autour de trois millions de salariés et joue toujours un rôle essentiel dans l’économie nationale notamment en Picardie où elle reste le premier employeur.

Une industrie fragilisée Face à la compétition mondiale, le secteur industriel français souffre de plusieurs maux qui pénalisent sa compétitivité, et en premier lieu d’une hausse du coût du travail trop rapide ces dernières années avec une augmentation du Smic de 40% en l’espace de dix ans. « Les coûts de production sont les principaux indicateurs observés par les chefs d’entreprise. Une entreprise doit être économiquement compétitive. Un exemple flagrant est le textile, en comparaison entre un pays à bas coût d’Asie et un pays européen comme la France, le prix peut être multiplié par 100. Difficile dans ces conditions de préserver l’industrie textile sur notre territoire sauf en se positionnant sur des produits à haute valeur ajoutée comme le luxe », explique Charles Locquet. Si l’industrie du luxe se porte bien avec un savoir-faire mondialement reconnu, les volumes plus faibles ne sauraient combler les pertes des autres industries : « Se positionner sur la niche du luxe demande du temps pour valoriser sa marque et pour développer des techniques de production reconnue » ajoute Charles Locquet. Le coût du travail ne peut expliquer seul le déclin de l’industrie tricolore. En effet, selon les dernières données disponibles d’Eurostat, le coût horaire de la main d’œuvre française dans l’industrie manufacturière s’établit à 37,8 euros au 4e trimestre 2015 contre 39,1 euros pour l’Allemagne qui dispose d’une industrie bien plus compétitive et puissante. D’autres particularités françaises participent à l’affaiblissement du tissu industriel comme les évolutions de la législation sociale et environnementale qui engendrentpresque systématiquement des coûts pour les entreprises et apparaissent comme des freins à leurdéveloppement. Ainsi, la France semble moins armée face aux défis de la mondialisation faute d’entreprises de taille suffisante, les fameuses ETI, pour résister à la concurrence et se lancer à l’export.

Des entreprises font le pari de la France Depuis plusieurs années, un étrange phénomène, bien qu’encore marginal, se constate. Des entreprises industrielles de toutes tailles font le choix de relocaliser tout ou partie de leur activité en France, parmi elles, des marques comme Solex, Rossignol ou encore L’Oréal. Un mouvement qui ne passe pas inaperçu auprès de Bercy. Le ministère de l’Économie a ouvert, dès 2013, un portail Internet avec un logiciel nommé Colbert 2.0 permettant de mesurer le potentiel de relocalisation des entreprises. Ces dernièresont fait le choix de la France selon des logiques d’offre, de demande ou d’innovation. La Direction générale de la compétitivité de l’industrie et des services (DGCIS) a essayé de comprendre les motivations de leur retour et a définit trois types de relocalisation. D’abord une relocalisation d’arbitrage qui s’adresse plus à des grands groupes mondiaux en vue d’optimiser des sites déjà existants. C’est notamment le cas d’un fleuron industriel en Picardie, la société américaine de production de tracteur Massey Ferguson. Elle a choisi de faire de son site de Beauvais sa « capitale mondiale » en 2013, « le niveau de formation et le savoir-faire des employés a certainement joué dans la prise de décision du groupe qui emploie à Beauvais plus de 2 000 salariés », remarque le président de la CGMPE Oise. Procter & Gamble a lui installé son centre de recherche mondial sur la lessive dans le Somme : « L’industriel emploie 800 salariés à Amiens », précise-t-on à la CCI Amiens-Picardie. Les relocalisations de retour concernent des entreprises déçues par leur expérience de délocalisation dans des pays à bas coût, qui n’a pas été assez lucrative. « L’installation à l’étranger peut avoir de nombreux effets bénéfiques mais les chefs d’entreprises remarquent parfois que la qualité des produits ou le service après vente sont décevants. De même, le coût et les temps de transport augmentent avec la distance. En conservant, les capacités de production en France, les entreprises maîtrisent d’avantage leurs produits et gèrent plus facilement leurs stocks qui, dans une logique d’optimisation, sont en flux tendus », analyse Charles Locquet. Enfin dernière typologie rencontrée par la DGCIS est la relocalisation de développement compétitif, elle concerne des entreprises qui ont développé une stratégie « comportant une phase obligée d’apprentissage à l’étranger avant que la relocation puisse être envisagée dans une étape de maturité et d’approfondissement des positions de marché établies », définit l’étude de la DGCIS. Il s’agit d’entreprises qui vont tenter d’opérer une montée en gamme grâce à la qualification des salariés français, d’un niveau d’infrastructure efficace, d’un écosystème stable et de l’image de qualité dont bénéficie les produits français, le fameux label « Made in France ». « Nous avons participé à l’installation de l’entreprise Igol en Picardie, l’industriel avait besoin d’espace pour relocaliser ses activités, nous l’avons aidé à trouver une grande parcelle », explique la CCI Amiens-Picardie.

Atouts et blocages « Le pays dispose d’infrastructures de qualité pour le transport de marchandises avec de nombreux aéroports, un réseau routier efficace, le transport fluvial en progression. Il reste encore à développer le fret par le chemin de fer », énumère Charles Locquet, la Picardie n’est pas en reste avec sa proximité de Paris et des grandes capitales du Nord de l’Europe. La construction du canal Seine-Nord-Europe aura une incidence importante dans le transport de marchandises lourdes et volumineuse, « il augmentera l’attractivité de notre territoire et permettra d’éviter les ruptures de transport », note un représentant de la CCI. Le pays possède une main d’œuvre très qualifiée : « Nous formons de très bons ingénieurs, mais la fuite des cerveaux est aussi une réalité », constate le président de la CGMPE Oise. Et les chefs d’entreprise ont parfois du mal à trouver des salariés avec des qualifications spécifiques dans l’industrie, comme les tourneurs fraiseurs. Et si le coût du travail restera toujours plus élevé par rapport aux pays d’Europe de l’Est et d’Asie, il est possible de réduire les coûts de production avec la robotisation : « Nous sommes capables de faire de la production de masse, il faut inciter l’investissement. Les politiques doivent rassurer les entreprises en donnant un cap. Nous devons nous adapter à la mondialisation », remarque Charles Locquet qui appelle aussi à une réduction des charges sur les salaires. Enfin pour inciter les entreprises à revenir en France, les régions doivent prendre leur part de responsabilité en affichant leur volonté d’accueillir les industries avec un accompagnement personnalisé. « Il faudrait un interlocuteur unique qui ferait le lien entre le public et l’entreprise. Il apporterait des conseils spécifiques dans le parcours de relocalisation et opterait pour les aides pécuniaires les plus adaptées », explique Charles Locquet. La CCI Amiens-Picardie en partenariat avec Amiens Métropole a défini une approche pragmatique pour séduire les industriels à développer leurs activités sur le territoire : « Outre nos bonnes infrastructures, nous avons de l’espace que nous aménageons pour accueillir les activités de toutes tailles », ainsi des espaces de coworking, des pépinières d’entreprises – pour séduire les start-up – et le développement des parcs d’activités. « D’ici la fin 2016, il sera agrandi de 60 parcelles pour les PME-PMI, nous investissons 10 millions d’euros dans l’extension » précise la CCI.

Alban LE MEUR