Fin des quotas laitiers européens, enjeux et conséquences

Publié dans le numéro 3571 par

 

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Impossible à stocker et produit uniquement par des vaches qui vêlent, le lait est une denrée particulière avec ses propres mécanismes complexes.

Impossible à stocker et produit uniquement par des vaches qui vêlent, le lait est une denrée particulière avec ses propres mécanismes complexes.

Après 31 ans d’existence, les quotas européens sur le lait disparaissent. Ce système jugé inadapté au contexte a été relégué aux oubliettes des politiques menées par Bruxelles.

Comment ça marche

En 1984, le but était de diminuer les surplus de production en Europe en fixant des volumes de lait à produire pour chaque pays. Ainsi, encore l’année dernière, la France pouvait en produire 26 milliards de litres. Des amendes étaient prévus pour les pays en cas de dépassement des quotas. Ces derniers sont jugés aujourd’hui inutiles avec une demande mondiale à la hausse, encouragée par les commandes chinoises. L’Empire du Milieu, après ses nombreux scandales sanitaires, importe de plus en plus son lait. L’Europe, première zone de production mondiale de lait, a déjà ainsi outrepassé les limites qu’elle s’était imposée. Sur la campagne 2013-2014, les éleveurs les ont dépassé de 1,43 milliard de litres, pour une production globale de 151 milliards de litres.

Même si le système des quotas avait moins d’impact sur le marché qu’auparavant, sa suppression pose un certain nombre d’interrogations. Cette mesure avait été aussi mise en place pour maintenir un maillage d’exploitations, petites et grandes sur les territoires. Ces 65 000 éleveurs laitiers que comptent la France, dont 2 628 en Picardie*, sont plus ou moins bien armées pour affronter la concurrence et la course à la productivité. Des inquiétudes surviennent dans ce secteur aux 200 000 emplois directs dans l’Hexagone et 5 415 unités de travail annuel** en région Picardie*.

Concurrence mondiale pour un marché global

La France ne manque pas de champions dans le secteur comme Lactalis, Sodiaal, Danone ou Bongrain. Pour eux,la fin des quotas va rendre plus âpre la concurrence avec d’autres géants européens, comme le hollandais Friesland Campina, le danois Arla et l’allemand Deutsches Milchkontor. Tous vont s’affronter sur le marché porteur des exportations vers les pays émergents. L’Irlande compte aussi se tailler sa part en prévoyant d’accroître de 50% sa production de lait d’ici 2020. L’île reste un petit producteur (5,4 milliards de litres par an) mais parie sur l’international. Dublin exporte déjà 80% de ses produits laitiers. Un autre concurrent viendra de l’hémisphère sud. La Nouvelle-Zélande, dont la production a augmenté de 8,4% en 2014. Les deux îles peuvent s’appuyer sur leurs avantages : des bêtes nourries à l’herbe (donc des exploitations non-impactées par les cours mondiaux des aliments) et des coûts de production particulièrement bas.

La fin des quotas en Europe sonne le glas d’un marché régulé et ouvre une course mondiale à la réduction des coûts. Dans cet affrontement titanesque, certains observateurs prédisent que seules les grandes exploitations pourront survivre.

Conséquences en France et en région

La fin de ce cadre européen annonce l’ère d’une gestion industrielle de la production du lait prophétisent des experts. La course à la production risquerait d’avantager les éleveurs laitiers capables d’augmenter leurs volumes et d’investir dans des outils plus performants. Le médiatique et contesté projet de la Ferme des mille vaches à Drucat, dans la Somme, pourrait être le vaisseau-amiral d’une flotte d’exploitations d’un nouveau type, loin du modèle familial aux 60 têtes de troupeau. Déjà en Picardie, entre 2000 et 2010, 35% des exploitations laitières ont disparu alors que le cheptel de vaches laitières n’a diminué que de 13%. Un autre modèle pourrait être cette usine de lait en poudre du groupe chinois Synutra située dans le Finistère. Cette installation devant être inaugurée en janvier 2016 doit transformer près de 300 millions de litres de lait par an, fournis par près d’un millier de producteurs.

Difficile de voir l’avenir des exploitants français et picards dans ce nouveau contexte mais le cas suisse révèle que, cinq année après l’abolition des quotas dans leur pays, les producteurs helvétiques n’ont pas retrouvé des condition stables sur leur marché, comme le révèle une étude de juillet 2014 par l’European Milk Board (EMB). L’analyse met en lumière la pression sur les prix payés aux producteurs, en particulier lors de baisses des cours mondiaux. L’avenir nous dira si cette dérégulation européenne permettra la conquête de part de marché à l’exportation, sans entraîner une disparition des petites exploitations locales, distancées dans la course à la compétitivité.

Le Comité des régions d’Europe inquiet pour les exploitants

Le cheptel laitier picard représente 3,5% de l'ensemble du troupeau français***.

Le cheptel laitier picard représente 3,5% de l'ensemble du troupeau français***.

Le 16 et 17 avril, durant la 111e session plénière du Comité des régions d’Europe à Bruxelles, un rapport alarmant sur l’avenir du secteur laitier présenté par René Souchon* a été adopté. Ce document propose aux instances européennes de renforcer le rôle des organisations de producteurs et d’améliorer le fonctionnement de l’Observatoire européen du lait**. Le document prône aussi la mise en place d’urgence de mesures de sécurisation des revenus de tous les producteurs laitiers. Le projet souhaite l’élaboration d’un plan de développement rural pour tous les pays qui disposent de petits troupeaux, où les élevages laitiers sont la base du tissu rural lait, et dont la fin des quotas risque d’accélérer la disparition. Un processus déjà bien engagé en Picardie, passant de 14 vaches laitières par élevage en moyenne en 1970 à 50 en 2010 (cinq vaches de plus que la moyenne française)***. La concentration du cheptel laitier picard se poursuit, touchant plus les petits troupeaux. Le nombre d’élevages de moins de 50 vaches laitières a été divisé par deux entre 2003 et 2013. Reste à savoir si l’UE va entendre le signal d’alarme du Comité des région et réagir.

* Président du Conseil régional d’Augergne, René Souchon a été élu à l’occasion de cette 111e session président de la délégation française du CDR, jusqu’au renouvellement du collège des représentants des Régions début 2016. Il prend la suite de Jean-Louis Destans, ancien président du Conseil général de l’Eure.
** European Milk Market Observatory.
***Agreste – Les Feuilles de Liaisons – n°45 – avril 2013. Service de la statistique et de la prospective du ministère de l’Agriculture, de l’Agroalimentaire et de la Forêt.

Rencontre avec Didier Halleux, président du Syndicat départemental des producteurs de lait de l’Aisne

Didier Halleux occupe les fonctions de président du SDPL de l'Aisne depuis 2013.

Didier Halleux occupe les fonctions de président du SDPL de l'Aisne depuis 2013.

Le Syndicat départemental des producteurs de lait est très attentif aux évolutions qu’implique la fin des quotas. « Le rôle du SDPL est de défendre les adhérents producteurs de lait et d’anticiper les grands bouleversements de la filière  », clarifie le président du SDPL de l’Aisne Didier Halleux, précisant « nous avons 70% des producteurs adhérents à la structure  ». Il se centre sur les enjeux essentiels de cette nouvelle situation «  force est de constater que la sortie des quotas comporte des risques de surproduction mondiale et de ce fait, les producteurs craignent une plus grande volatilité des prix voire une chute des cours », souligne Didier Halleux, réclamant la mise en place « des outils de la connaissance de l’évolution de la filière laitière sur le bassin Nord-Pas-de-Calais Normandie » ainsi que « d’un filet de sécurité ou le prix d’intervention soit proche du coût d’intervention. » Cependant, il ne cache pas son optimisme en déclarant « l’Aisne a des atouts considérables. L’Aisne a un potentiel de production, des conditions pédoclimatiques favorables et des surfaces épandables » et termine « les éleveurs de l’Aisne doivent être acteurs de ce développement. »