Tobin or not Tobin…

Publié dans le numéro 3518 par

 

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En économie, il faut pas mal de temps à une idée pertinente pour qu’elle devienne consensuelle. A tout le moins, suffisamment partagée pour être mise en application. Après un toilettage de modernité, des amendements circonstanciés, des exceptions appropriées – bref, une refonte telle que le géniteur ne reconnaîtrait pas son bébé. Pire encore, il lui refuserait son héritage pour avoir radicalement trahi sa pensée. Tel est à-peu-près le scénario auquel se trouve confrontée la Taxe sur les transactions financières (TTF), un avatar dégénéré de la “taxe Tobin” que l’Union européenne – ou plus exactement, 11 de ses membres – se propose d’instaurer d’ici 2016. Sur la base d’une suggestion de Keynes (au chapitre 12 de sa Théorie générale), James Tobin proposa de taxer « modérément » les transactions sur le marché des changes, afin de rendre dissuasive la spéculation de court terme sur les devises, continûment génératrice de désordres économiques majeurs.
C’était en 1972, soit peu de temps après la décision explosive du président Nixon de renoncer à la convertibilité en or du dollar. Un fait majeur qui allait provoquer le flottement généralisé des monnaies, en ce compris celui de l’étalon de référence – le dollar US. Donc, un gigantesque silo de grain à moudre pour la spéculation : à ce jour, les volumes traités en moins d’une semaine sur le marché des changes suffiraient à couvrir les flux commerciaux internationaux d’une année entière (marchandises et services). Voilà de quoi déniaiser quiconque croit encore le dogme dominant, selon lequel les spéculateurs sont utiles car « ils favorisent la liquidité du marché ». Dans la réalité, les spéculateurs sont le marché. En ce sens, la suggestion de Tobin était rationnelle : avec une ponction de 0,5% à 1% sur chaque transaction, les spéculateurs auraient vu fondre leurs perspectives de profit à court terme et les volumes se seraient, sans doute, considérablement dégonflés.

Une campagne de com’ ?
De fait, ce sont les autorités politiques qui se sont dégonflées devant une telle proposition. James Tobin n’était pourtant pas un anonyme : ancien conseiller de Kennedy à la Maison –Blanche, il a enseigné pendant 38 ans à Yale – où, du reste, il a dirigé la thèse de Janet Yellen, qui préside aujourd’hui aux destinées de la FED. Ses travaux sur les décisions d’investissement restent célèbres : il est le concepteur d’un ratio sophistiqué toujours utilisé sur les marchés financiers, le “Q de Tobin” – un sujet inépuisable de plaisanteries fines pour les étudiants, mais un motif sérieux pour l’attribution du Nobel d’économie en 1981. En revanche, la taxe Tobin a été rangée pendant deux décennies au rayon des anecdotes, avant d’être exhumée par les altermondialistes. Avec lesquels, du reste, Tobin n’avait aucune affinité : partisan convaincu du marché, fervent défenseur de l’OMC, du FMI et de la Banque mondiale, James n’avait rien d’un cryptotrotskyste. Il était tout simplement keynésien, et à ce titre adepte d’un libéralisme tempéré par la réglementation.

Ainsi donc, faut-il penser que l’Union a soudainement été contaminée par le virus keynésien ? Dissipons d’emblée les inquiétudes des néolibéraux : c’est dans une version très affaiblie que le virus s’est introduit. Deux cachets d’aspirine dans un verre d’atermoiements devraient pouvoir dissiper le malaise. La France, en particulier, a complètement ignoré les rodomontades du précédent gouvernement, qui ambitionnait de constituer une grosse cagnotte avec ladite taxe. De fait, l’accord qui a été formalisé (et dont, à ce jour, le contenu n’a pas été divulgué), repose sur la décision d’adopter, avant la fin de l’année, une directive… qui reste à rédiger. Laquelle établira le principe d’une taxation des transactions sur les actions et sur certains dérivés d’actions, à des taux restant à définir, et ce dans les Etats qui se sont déclarés favorables au dispositif (dont la France, bien entendu). Le marché des changes, qui était par essence la cible de Tobin, n’est a priori pas concerné. Et celui des dérivés, qui par sa taille pharaonique représente un risque systémique majeur, ne se trouve que très partiellement touché par le projet. Mais, promis juré, l’ensemble des produits financiers fera à terme l’objet d’une taxation – sauf qu’aucun accord n’a été possible pour la fixation du terme. Autant dire que cette affaire ressemble fort à une opération de communication, opportunément menée avant l’échéance des élections européennes, afin de convaincre le pékin que les autorités concernées parviennent à contenir la finance dans un périmètre sécurisé.

Car le dossier promet de soulever de multiples difficultés. De la part des Etats réfractaires à la mesure, tout d’abord : Grande-Bretagne et Luxembourg y sont farouchement opposés, eu égard à l’importance de leur industrie financière. Pourtant, la taxation initialement proposée par la Commission (0,1% sur les actions et 0,01% sur les dérivés) se révèle beaucoup plus douce que l’ancien impôt de Bourse français, ou que le “stamp duty” britannique, actuellement appliqué aux transactions sur actions et obligations. De fait, le monde financier fait corps contre toute taxation, au motif spécieux que ce serait un frein au financement de l’économie – argument qui tétanise les politiques. En réalité, le financement en question serait mieux assuré si les banques consacraient moins de ressources à la spéculation. En foi de quoi serait-il plus judicieux d’interdire cette dernière que de chercher à la taxer. Mais de cela, il n’en est pas question. Ni maintenant, ni « à terme ».