Conjoncture : les prévisions de l’Insee

Publié dans le numéro 3515 par

 

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Comment se porte la France ? Apparemment, un peu moins bien qu’anticipé par ses dirigeants, si l’on établit le diagnostic à l’aune des comptes publics : à peine nommé, le nouveau ministre des Finances, Michel Sapin, est déjà missionné pour aller discuter le bout de gras avec Bruxelles. Afin d’obtenir un nouveau moratoire pour l’épreuve consistant à ramener les déficits audessous de la norme cabalistique des 3% du PIB. Car les résultats du précédent exercice sont tombés et ils ne sont pas bons : 4,3% de déficit (contre 4,1% espérés) ; la dette est également plus lourde à 93,5% du PIB (plus de 1 925 milliards d’euros). En revanche, le taux de prélèvements obligatoires (45,9%) est inférieur aux prévisions. Moralité : les erreurs d’appréciation sont principalement imputables au dénominateur, c’est-à-dire à la faiblesse de la croissance. Voilà qui permet à la dépense publique de se hisser à 57,1% du PIB, un niveau plus proche des normes de feue l’Union soviétique que de celles d’une démocratie libérale, fût-elle sociale. Au moins le Premier ministre sait-il où se niche son ennemi, dans le « combat » qu’il est chargé de mener en faveur du redressement du pays. De son côté, l’Insee vient de publier son bulletin de santé trimestriel, qui porte un éclairage définitif sur l’année 2013 – les chiffres du quatrième trimestre étant désormais validés. Cette note de conjoncture1 fait état d’une grande prudence dans ses anticipations : tout en confirmant une amélioration prévisible au sein de l’Union, tant en matière de croissance que d’emploi, elle relève que notre pays devrait continuer de se montrer moins dynamique. Ce qui est cohérent avec la part considérable absorbée par la dépense publique : les récessions s’en trouvent atténuées, mais toute reprise adopte le mol allant des felouques nilotiques. Il faut toutefois noter que les conjoncturistes ont rédigé leur note avant la mise en place de la nouvelle équipe gouvernementale. Le cap étant déclaré inchangé, l’événement ne devrait pas apporter de modification significative aux anticipations. Sauf que le rythme du retour espéré à meilleure fortune pourrait s’en trouver accéléré, le Premier ministre étant manifestement confiant dans le potentiel du « Pacte de responsabilité » à venir et d’un « Pacte de solidarité » en voie d’élaboration. Le tout combiné à une détermination farouche dans la réalisation des « 50 milliards d’économies » budgétaires qui, pour l’instant, jouent l’Arlésienne.

Un rebond mollasson

L’activité en France a donc « rebondi » au dernier trimestre de l’année dernière, encore que le rebond demeure modeste : 0,3%. Le secteur du BTP est même reparti dans les mêmes proportions, après sept trimestres consécutifs de repli. Mais deux facteurs ont probablement dopé ce dernier résultat : la proximité des élections municipales, qui provoque ordinairement une effervescence dans les travaux publics, et l’annonce d’un relèvement de la TVA dès janvier, qui a pu provoquer l’anticipation de certains travaux dans le bâtiment. L’hirondelle n’annonce donc pas nécessairement le printemps. Pour les entreprises, le marché du crédit reste « grippé », en dépit de la générosité de la BCE à l’égard du circuit bancaire. L’investissement des firmes amorcerait pourtant une reprise dans l’ensemble de la Zone euro – avec plus de difficultés en Espagne et en Italie, eu égard aux conditions de financement rigoureuses que subissent les PME. Le meilleur motif de la reprise attendue, c’est que les investissements sont déprimés depuis plusieurs années et qu’une telle situation ne peut perdurer sans risques majeurs pour la compétitivité des firmes. Quant à la consommation des ménages de la Zone euro, elle serait soutenue cette année à la fois par une (modeste) amélioration des salaires et par une réduction de l’épargne de précaution – le pékin est supposé entrevoir des lendemains plus souriants, notamment sur le terrain de l’emploi. Ce regain de confiance serait ainsi susceptible de conforter la demande ; mieux vaut ne pas trop compter sur celle des pays émergents, dont la croissance ralentit – bien que demeurant très supérieure à celle des économies occidentales. Mais les conjoncturistes précisent bien que leurs anticipations sont entachées de nombreux aléas, parmi lesquels les incertitudes sur l’évolution de la crise ukrainienne. Parmi les dossiers traités dans la Note de l’Insee figure celui relatif au « potentiel de rebond de l’économie française ». Pour mieux comprendre la difficulté de l’exercice, et les incertitudes attachées aux résultats obtenus, il est recommandé de se référer (sur le site de l’Insee) aux longs développements que les analystes ont consacrés à la méthode. On retiendra ici les conclusions : à la fin de l’année dernière, le PIB français avait tout juste retrouvé son niveau du premier trimestre 2008. Ainsi, la croissance a été nulle sur les six années suivantes. Pour évaluer le potentiel de rebond, il convient donc de « savoir distinguer les parties pérenne et transitoire de la perte de croissance enregistrée depuis la crise ». Quelle que soit l’approche retenue, le résultat est sans appel : à moyen terme, le rebond espéré est très sensiblement inférieur aux pertes enregistrées. Les analystes se veulent toutefois optimistes : « l’économie française dispose d’un potentiel de rebond significatif qui devrait contribuer progressivement à la reprise économique en cours ». Bien, on respire. Mais ils refroidissent nos espérances en ajoutant : «… une fois les freins levés (consolidation budgétaire en France et à l’étranger ; appréciation de l’euro ; conditions de financement dégradées des entreprises dans certains pays européens ; besoin pour les ménages ou les entreprises de nombreux pays de se désendetter) ». Quand tous ces freins seront levés simultanément, les nourrissons d’aujourd’hui seront probablement à la retraite depuis longtemps…