France : le diagnostic patronal

Publié dans le numéro 3513 par

 

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Avant même d’avoir pris corps, le Pacte de responsabilité continue de faire des vagues. Des vaguelettes parmi les salariés : les manifestations protestataires, organisées par les syndicats non-signataires de l’accord, n’ont que faiblement mobilisé les troupes. L’idée générale de ces mouvements, c’est d’éviter que le pacte ne soit un “chèque en blanc” signé par le Gouvernement au profit des entreprises, un cadeau dépourvu de véritables contreparties.
Comme nous l’avons déjà relevé dans ces colonnes, le texte en question, par son caractère général, laisse grand ouvert le champ des conjectures. Et la situation budgétaire limite par avance l’ampleur des allègements de charges, d’autant que le ministère des Finances est toujours en quête de la pierre philosophale, celle qui doit permettre de réaliser les « 50 milliards d’économies » exigés par l’Elysée. Un objectif inaccessible par les voies ordinaires d’une politique réduite aux acquêts de la “normalité”, que Matthieu Pigasse vient de fustiger dans son dernier essai1. Avec le coeur ancré à gauche et la raison adroite pour les investissements personnels, Pigasse a hérité de l’intérêt familial pour le pouvoir de la presse (actionnaire du Monde, des Inrockuptibles et du Nouvel Observateur), et il a conquis sa réputation de banquier (chez Lazard France), après ses quelques années d’emploi public (administrateur civil et conseiller technique dans plusieurs ministères). Une aura de “banquier de gauche” qui valorise son propos sous le climat libéral-social ambiant, lequel prêche l’alliance oecuménique de la chèvre (l’économie libérale) et du chou (l’Etat-providence socialiste), qui produit un composé chimique particulièrement instable.

Instable pour toutes les parties concernées par le Pacte. Car de son côté, le Medef se montre impatient de connaître la portée des réductions de charges promises, préalable aux engagements des entreprises en matière d’emploi – le texte de l’accord est sans ambiguïté sur le sujet. Un souhait prioritaire : la minoration voire la suppression de la Contribution sociale de solidarité des sociétés (C3S), assise sur le chiffre d’affaires des entreprises (au-delà de 760 000 euros) et qui représente une ponction globale d’environ 5 milliards d’euros. Ainsi qu’une baisse de l’impôt sur les sociétés au-dessous de 30%, pour atteindre idéalement un taux de 25% à 28% « à long terme ». A plus court terme (2017), le Medef escompte une baisse des charges de 25 milliards d’euros. Sans préjuger des contreparties que peuvent offrir les firmes en termes d’emploi, il faut admettre que le syndicat patronal fait valoir des arguments solides pour justifier un sérieux allègement de la contribution des entreprises. Le Carnet de santé On s’étonne que la presse ait largement négligé de publier le “Carnet de santé de la France”2, que le Medef s’est engagé à mettre à jour chaque trimestre. Résultant d’une initiative pertinente de l’Organisation, ce tableau reprend les principaux chiffres officiels relatifs à l’activité économique et à la compétitivité des entreprises (résultats de 2013 et estimations pour 2014). Et il compare les données françaises à la moyenne de la Zone euro et à celles de l’Allemagne et du Royaume-Uni. Cette approche présente l’avantage de regrouper des informations qui sont déjà connues mais qui, sous cette présentation, deviennent plus éclairantes. Ainsi, en termes de croissance et de PIB par habitant, notre pays se trouve dans la moyenne de la Zone – mais loin de la performance de l’Allemagne. En revanche, sur le terrain des comptes publics, les faiblesses de la France sont criantes. Si le ratio de dette n’est que légèrement supérieur à la moyenne, il pulvérise celui de l’Allemagne (96,1% contre 77,3%), en dépit d’un taux de prélèvements obligatoires élevé (46,1% contre une moyenne de 41,1% ; 39,2% en Allemagne et 36% au Royaume- Uni). Le plus grave, c’est que notre dépense publique obtient le record européen : 57,1% du PIB, contre 49,4% en moyenne et 44,6% pour l’Allemagne. Il en résulte que, sauf effort très substantiel dans ce domaine, toute amélioration des comptes publics demeure improbable. Et la dérive par rapport à la moyenne devrait alors s’accentuer.

Sur le terrain de la compétitivité des entreprises, le “Carnet de santé” apporte des informations qui sont rarement diffusées. On connaissait la faiblesse du taux de marge des entreprises non financières (28,9% contre une moyenne de 38,1%), mais on découvre le taux des prélèvements obligatoires sur les firmes (26,6% contre 16% en Allemagne). Quant au coût horaire de la main d’oeuvre, il s’établit chez nous à 35,5 euros contre une moyenne européenne de 29,1euros, 32,6 euros en Allemagne et… 22,9 euros au Royaume-Uni (où les contributions sociales des entreprises sont bien moindres). Nos firmes sont donc bien soumises à un environnement plus contraignant que leurs homologues. Pourtant, leur investissement productif s’inscrit dans la moyenne européenne (19,4% de la valeur ajoutée, contre 17,1% en Allemagne – chiffres de 2012), avec des dépenses de R&D significatives : 8,4% de l’EBE en 2011 (moyenne 6,1% ; Allemagne 8,2% ; Royaume-Uni 4,7%). Autant de statistiques qui corroborent le bien-fondé des réclamations patronales. S’il est permis de se montrer circonspect quant à la portée des engagements du Medef en matière d’emploi, pour les raisons que l’on a déjà invoquées ici, il n’est pas légitime de considérer comme des “cadeaux” les allègements de charges à venir. Pour peu que l’on considère comme “normale” la politique suivie dans les autres Etats, bien entendu. Sur cette question, les avis sont plutôt divergents, mais c’est une autre histoire…

1 Matthieu Pigasse, Eloge de l’anormalité, Plon 2014.
2 Accessible à l’adresse : www.medef.com