Capital contre travail

Publié dans le numéro 3512 par

 

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Au moment où l’Élysée va dévoiler le contenu de son Pacte de responsabilité, à savoir la contribution publique à la réduction des charges des entreprises, une publication d’Eurostat vient jeter une lumière crue sur la principale composante des charges en question : le coût du travail. Point n’est question dans ce dossier de scruter le salaire horaire pratiqué en Asie, en Indonésie ou à Tombouctou. Il s’agit des salaires en vigueur au sein de l’Union européenne. Il apparaît ainsi qu’en 2013, le coût horaire s’est étagé entre 3,70 euros (Bulgarie) et 40,10 euros (Suède). L’échelle va donc de 1 à un peu plus de 10, ce qui est pour le moins déroutant dans une zone économique censément unifiée. La moyenne dans la Zone euro s’établit à 28,4 euros et à 23,7 euros pour l’ensemble des Etats-membres. En France, le coût horaire est de 34,3 euros, et ce coût se situe à moins de 10 euros dans neuf pays – tous issus de l’ancien bloc soviétique. Certes, l’impact des charges patronales est très inégal selon les pays : 33% en Suède et en France, 20% en Allemagne, 15% en Grande-Bretagne et… 8% à Malte. Il va de soi que les garanties non prises en charge par l’employeur doivent être supportées par le salarié lui-même ; au sein de l’UE, le système d’assurance sociale aussi large que notre Sécu fait davantage figure d’exception que de généralité.

Mais quel que soit le revenu réel dont dispose le salarié, après avoir contracté (ou pas) les diverses assurances dont il a besoin, demeure cette évidence : le coût du travail est à ce point moindre dans certaines régions de l’Union qu’il est déraisonnable, pour toute industrie requérant un taux élevé de main d’oeuvre, de produire dans un pays du Nord ou de l’Ouest de l’Europe. Sauf à mécaniser le travail humain, que ce soit au moyen de robots ou de logiciels – les premiers se révèlent plus performants que l’homme dans les tâches d’exécution, et les seconds gagnent chaque jour en « intelligence », au point de se substituer efficacement aux salariés réputés spécialisés. Par exemple, on parvient aujourd’hui à remplacer des journalistes par des logiciels. Le résultat n’est pas vraiment meilleur, convenons-en ; mais il n’est pas pire, pour la part de l’activité consistant à copier-coller les dépêches d’agence. Une telle évolution éclaire cette réalité douloureuse : beaucoup de salariés se méprennent sur la valeur ajoutée réelle qu’ils apportent dans leurs fonctions. La standardiste est finalement plus utile à l’entreprise que le responsable de la logistique, aisément remplaçable par un logiciel approprié.

Le prix de l’argent gratuit
Les énormes écarts salariaux au sein de l’UE ne concernent pas seulement les activités sédentaires. Certains métiers se prêtent aisément au « détachement », comme ceux du bâtiment ou des travaux publics. Une pratique conforme à la libre prestation de services qui est la règle au sein de l’Union. En principe, la réglementation européenne en a encadré les modalités : le salarié détaché reste soumis à la Sécurité sociale de son pays d’origine, mais il est assujetti aux normes de salaire, de temps et conditions de travail du pays d’accueil, à moins que les dispositions ne soient plus favorables chez lui. Il s’agit là du principe ; dans les faits, les fraudes sont multiples. Et vont jusqu’à l’enregistrement des salariés détachés dans des « sociétés boîtes aux lettres », domiciliées dans les Etats les moins coûteux en termes de cotisations sociales. De nouvelles dispositions entreront bientôt en application, susceptibles le limiter les contournements de la réglementation. Les spécialistes du sujet se montrent toutefois circonspects sur la portée réelle du dispositif : les salariés « low cost » devraient encore constituer une concurrence déloyale puissante, dans les métiers où la robotique n’a pas (encore ?) apporté de réponse pertinente. Chez nous, ce nouvel encadrement ne devrait donc pas doper l’emploi de façon substantielle dans le BTP, traditionnellement gros employeur.

Pour le travail sur site, le premier concurrent de l’emploi, c’est la mécanisation. L’arbitrage s’effectue alors principalement sur des considérations financières : à productivité égale, quel est le coût des automates et/ou des logiciels appropriés par rapport aux salaires (chargés) des employés concernés ? L’industrie de l’automation s’est aujourd’hui suffisamment densifiée pour pouvoir abaisser le prix des solutions adaptées. Et la tendance se poursuit inexorablement. Mais dans le cas d’investissements en matériels et logiciels, un autre paramètre entre en ligne de compte : le coût du capital. Admettons que dans la période actuelle, les entreprises doivent le plus souvent ferrailler avec leurs banques. Mais dès lors qu’elles sont éligibles au financement, les conditions qui leur sont accordées sont très favorables, appréciées à l’aune des statistiques historiques. Il en résulte que la relative modicité du coût de l’argent est un puissant stimulant à l’investissement, lequel, au cas d’espèce, concurrence directement l’emploi salarié. On se trouve ainsi confronté à une situation paradoxale : afin de favoriser le retour de la croissance, les banques centrales pratiquent une politique agressive de taux anormalement bas. Outre les dangers qui résultent directement de ces torrents de liquidités quasiment gratuites, et que l’on a largement évoqués par ailleurs, une telle politique encourage les investissements faiblement productifs au détriment de la création d’emplois (sauf quelques postes hyper-spécialisés en robotique et informatique). Un tel contexte rend prévisible l’aggravation du chômage, sauf à ramener les salaires à l’étiage bulgare. A moins que le Pacte de responsabilité ne résolve la quadrature du cercle…