Un artefact monétaire : le bitcoin

Publié dans le numéro 3504 par

 

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Nous sommes régulièrement confrontés à l’émergence, ou à la résurgence, de thèmes qui provoquent des débats passionnés sur des questions inaccessibles au commun des mortels. Comme le boson de Higgs, par exemple, dont l’existence expliquerait pourquoi certaines particules ont une masse et d’autres pas. Soit. L’intérêt de cette quête existentielle ne sensibilise pourtant que quelques poignées de scientifiques, tout comme le sexe des anges ne passionne plus que quelques rares théologiens. En revanche, voilà que refleurissent les empoignades sur un sujet d’intérêt général, qui conjugue allégations scientifiques et considérations ésotériques : la monnaie. La littérature spécialisée abonde de théories et autres essais sur le sujet, lequel conserve ses mystères même dans les rangs des spécialistes. Il suffit d’observer les grands argentiers que sont les banquiers centraux, dans leurs exercices qui relèvent autant de l’alchimie que de la magie noire : les principaux fabricants de monnaie ne savent pas toujours ce qu’ils font, et ils croisent les doigts pour que leurs tubes à essais ne leur explosent pas au nez.

Du reste, les manuels d’économie peinent à définir la nature de la monnaie, qu’ils préfèrent caractériser par ses fonctions : compter, échanger, thésauriser. Depuis qu’elle n’a plus aucune définition métallique, la monnaie ne peut être véritablement qualifiée d’« actif » ; tout au plus est-elle un « instrument » d’échange et d’épargne, outre son rôle d’étalon de la valeur. Autant de formulations floues qui évitent d’appeler un chat un chat. Car la monnaie est une convention, d’abord imposée à la population d’un ou plusieurs États, ensuite unanimement acceptée dès lors qu’elle se révèle fiable. S’agissant d’une question de valeur, il n’y a qu’un pas de la convention à la fiction, comme l’ont expérimenté les contemporains de la République de Weimar, ou plus récemment les Zimbabwéens, qui ont dû enterrer leur dollar après l’impression désespérée de billets de 100 000 milliards de ZWD : selon que l’on est puissant ou misérable, la planche à billets ne produit pas les mêmes effets…

Le monopole bousculé
On a vu çà et là naître des monnaies dites complémentaires, pour un usage exclusivement local et limité. Mais voici qu’apparaît dans le paysage mondial un objet monétaire clairement identifié bien que difficile à appréhender : le bitcoin. Emis pour la première fois dans le courant de l’année 2009 pour une contrevaleur symbolique, le bitcoin a récemment tutoyé la barre des 1 200 dollars, ce qui n’a pas manqué d’exciter la curiosité des spéculateurs et des autorités politiques, ainsi que les appréhensions des banquiers centraux : aussi loin que l’on remonte dans l’Histoire, certaines devises ont connu des revers spectaculaires. Mais aucune n’a jamais réalisé un tel parcours haussier.

On ne saurait trop recommander la lecture du compte-rendu de l’audition réalisée par la commission des Finances du Sénat1 , curieuse d’être éclairée sur le phénomène bitcoin, son devenir potentiel et ses risques éventuels sur la sécurité du système financier. Sans grande surprise, le Directeur des opérations à la Banque de France dénie au bitcoin l’appellation de « monnaie ». Sur la base d’arguments plutôt tirés par les cheveux – ou pas vraiment pertinents, si l’on préfère. En revanche, il met le doigt sur une particularité de taille : le bitcoin ne relève pas du circuit institutionnel de la création monétaire. En d’autres termes, c’est une monnaie n’ayant pas cours légal. Du reste, la Banque de France n’a pas tardé à réagir officiellement, pour « mettre en garde » les utilisateurs contre les risques qu’ils encourent : « Le bitcoin est une monnaie virtuelle non régulée, présentée par ses concepteurs comme une alternative à la monnaie légale, mais qui n’offre aucune garantie de remboursement ». Exact. Mais si l’euro est une monnaie légale et régulée, elle n’offre pas davantage de « garantie de remboursement » – contre quoi serait-elle remboursée, vu qu’elle n’a pas de contrepartie métallique ? Après quelques avertissements bien sentis (et bien fondés, reconnaissons- le), la BdF introduit le fond de ses préoccupations : le « risque juridique élevé » qui entoure le bitcoin. Nous y voilà. La Banque évoque habilement le risque qu’encourrait le détenteur, pour une monnaie suspecte d’être utilisée pour le blanchiment, les trafics illégaux ou le financement du terrorisme – des arguments un peu téléphonés, même si les autorités américaines ont opportunément arrêté un trafiquant de drogue présumé. Mais le « risque juridique » est plutôt celui auquel est exposé le système qui fabrique les bitcoins, attentatoire au monopole d’émission de la monnaie que s’attribuent les Etats (même s’ils le délèguent). Le dispositif est donc susceptible d’être attaqué pour illégalité.

De fait, cette monnaie virtuelle se crée automatiquement grâce au réseau d’ordinateurs de ses utilisateurs2, sur la base d’algorithmes mathématiques qui ne peuvent, supposément, être corrompus ; ce sont principalement les « mineurs », ainsi nommés les développeurs qui gèrent les transactions gratuitement (ou presque), qui sont attributaires des nouveaux bitcoins, créés à un rythme prédéfini – actuellement, 4 toutes les 10 minutes. Cette création évolue selon une progression géométrique de raison ½ (donc fortement décroissante). Ainsi, au terme du processus, il n’y aura que 21 millions de bitcoins en circulation. Pas de quoi concurrencer la FED ou la BCE. Pour autant, une telle initiative préoccupe les banquiers centraux, car d’autres pourraient suivre, sur des bases beaucoup plus importantes. Qu’une monnaie mondiale puisse naître et se développer hors du monopole étatique et de ses manipulations, voilà une perspective hautement révolutionnaire. Qui sera donc nécessairement combattue.