Christiane Taubira charme les bâtonniers

Publié dans le numéro 3503 par

 

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On est toujours surpris par l’art avec lequel Christiane Taubira retourne les salles. Quel que soit son public, sympathisants, parlementaires ou professionnels du droit, la ministre de la Justice parvient toujours à étonner l’auditoire, à le charmer, à le réprimander parfois, lui faire partager des émotions, et finalement obtenir une standing ovation. La garde des Sceaux l’a encore montré le 31 janvier, lors de la Conférence des bâtonniers, réunie comme chaque année dans un salon d’un grand hôtel parisien. Ces bâtonniers « de province », comme ils se définissent eux-mêmes, sont traditionnellement sensibles aux libertés individuelles et aux droits de la défense, et très opposés aux lois sécuritaires votées avec entrain après chaque fait divers. Mais ils manifestent aussi une forte inquiétude face aux faveurs accordées aux autres professions, à commencer par les notaires et les experts- comptables.

Face à environ 200 représentants des avocats, la ministre doit, ce matin-là, effectuer deux prestations successives, d’abord répondre, dans une « table ronde », aux questions choisies de quelques bâtonniers puis prononcer, comme elle en a l’habitude, une allocution. « La double peine », résume la ministre en s’installant sur la scène. Ça commence plutôt mal. Les praticiens ne ménagent pas la garde des Sceaux. « Les avocats sont inquiets, en souffrance », avertit Jean-Luc Forget, avocat à Toulouse, qui vient juste de céder son siège de président de la Conférence des bâtonniers à Marc Bollet, avocat à Marseille. Piquée au vif, Christiane Taubira évoque un colloque consacré à « La justice du 21e siècle », qui s’est déroulé quelques jours plus tôt au siège de l’Unesco, à Paris. Mal à l’aise, elle rappelle les propos tenus ce jour-là par les uns et les autres, traîne en longueur et donne l’impression de ne pas avoir préparé. La réponse de la salle ne se fait pas attendre. « On peut lui dire qu’on s’en fout, de ça ? », lâche un avocat rouge de colère à son voisin. Sur scène, la ministre continue de s’embrouiller. « Je prends le temps de l’écoute, cela me permet de comprendre », hasarde-t-elle tandis que la salle bruisse de murmures divers. Une femme lâche : « Mais elle n’a pas répondu à la question ! » Puis vient cette phrase qui semble tout droit sortie d’un stère de bois : « les auxiliaires de justice sont acteurs de leur action au quotidien ». Constatant l’incrédulité de son auditoire, la ministre finit par s’excuser de ce propos creux : « Je fais comme les avocats ».

Envolées poétiques Jean-Luc
Forget revient à l’attaque, s’inquiétant d’une possible modification de la carte judiciaire, « un traumatisme » pour les professions du droit, assure l’ancien bâtonnier. « Vous ne m’épargnez aucune question », s’échauffe Christiane Taubira. « Je vais répéter qu’aucune fermeture de site judiciaire n’est prévue », poursuit-elle. Sans convaincre. Sur les fauteuils rembourrés, on échange des moues, on se regarde interloqué, on ose des gestes de dénégation. Il faut tenter un autre registre. L’occasion est fournie lorsque la bâtonnière de Dax (Landes), Dominique de Ginestet, prend la parole sur le thème de l’organisation judiciaire. Le maître de cérémonie l’interrompt, l’enjoignant de faire court. « Vous n’interrompez que les femmes ! », s’exclame alors la garde des Sceaux. « Ah, vous avez remarqué aussi ! », lâche Dominique de Ginestet. Puis le verbe reprend le dessus. Evoquant la formation des jeunes avocats, la ministre lâche une envolée poétique dont elle a le secret : « Vous modelez la jeune génération. C’est vous qui tenez la plume, le pinceau, et même le burin ». Vient alors un long panégyrique de Robert Badinter, assis au premier rang, qui n’en demandait sans doute pas tant. Puis la ministre appuie sur une touche qui produit toujours le même effet : « Les avocats en entreprise connaissent un lien de subordination, ce n’est pas la liberté », lâche-t-elle face à un parterre de praticiens qu’elle sait très opposés à l’octroi du statut d’avocat pour ces juristes au service des grands groupes. Elle recueille, pour la première fois de la matinée, une salve spontanée d’applaudissements.

C’est maintenant Philippe Joyeux, bâtonnier de Nantes, qui pose sa question. L’avocat se lance dans un laïus sans fin sur la « contrainte pénale », cette peine imaginée par la Chancellerie pour prévenir la récidive, sans passer par la case prison. La salle s’agite. Lorsque Christiane Taubira reprend enfin la parole, elle saisit l’occasion pour expliquer calmement sa réforme à un public acquis à sa cause. « Depuis l’abolition de la peine de mort, il est difficile de penser une peine en-dehors de la prison. Or, le suivi d’une peine peut se faire dans la veille, dans la société ». Puis : « Proposer des aménagements de peine ou la participation à des projets, ce n’est pas faire des ‘cadeaux aux récidivistes’, mais favoriser leur réinsertion. C’est le bon sens », assure-t-elle, s’attirant les applaudissements des bâtonniers, visiblement convaincus.

« Un chemin lumineux » Vient le temps de rassurer les robes noires à propos de ce que le monde de la justice continue d’appeler « les nouvelles technologies de l’information et de la communication », autrement dit l’usage d’Internet dans les prétoires. La ministre considère les tablettes, visioconférences et réseaux sociaux « avec les habiletés de (son) âge », admet-elle. Certes, un budget a été dégagé par le ministère. Mais « la technologie n’est pas neutre ; elle a un effet sur les pratiques. Et la justice est quelque chose de particulier », affirme la ministre, en détaillant « le contradictoire, la protection des justiciables les plus faibles, la majesté de certains moments que la visio-conférence peut neutraliser ». Le message est limpide : il n’est pas question d’utiliser la technologie pour réduire les coûts.

La garde des Sceaux, répondant à Marc Bollet, s’autorise bientôt une plaisanterie sur l’organisation de la profession d’avocat, partagée entre praticiens de province et Barreau de Paris, les deux institutions étant réunies dans le Conseil national des barreaux (CNB). « Il faut reconnaître que l’organisation paraît complexe quand on y vient pour la première fois », lâche-t-elle. Christiane Taubira est désormais passée devant le pupitre où elle était censée lire son discours. Telle une comédienne lancée dans one-woman-show, elle alterne visage austère et sourires radieux, passe de l’admonestation à la persuasion. « Je ne vous propose pas un chemin rocailleux, mais un chemin lumineux, car vous porterez tous une petite lampe », lance-t-elle, enjouée, avant de conclure son propos par une citation d’Aimé Césaire. La salle se lève et l’applaudit, debout.

Olivier Razemon