Des ministres face aux patrons

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Quand on est un ministre socialiste et que l’on doit plancher devant des patrons en pleine forme, il faut ruser. A Jouy-en- Josas (Yvelines), le raout annuel du patronat, qui se tenait du 28 au 30 août, donne traditionnellement le «la» de la rentrée. Pour un gouvernement impopulaire et accusé de préférer l’impôt aux réformes, la situation est délicate. A chacun sa tactique. Bernard Cazeneuve, en charge du Budget, joue la carte de l’humour. «Ne m’applaudissez pas trop, je vais avoir des ennuis», lâche-t-il à un auditoire hilare, après avoir rassuré ses interlocuteurs sur la pression fiscale pesant sur les entreprises. Philippe Martin, à l’Ecologie, a renoncé. Contrairement à celle qui lui a précédé, Delphine Batho, le ministre a toujours adopté une position claire et argumentée, contre l’exploitation des gaz de schiste, un véritable chiffon rouge pour l’organisation patronale. Sa participation à un débat sur l’énergie, initialement prévue, a été annulée.

Twitter ironise

La démarche de Pierre Moscovici, patron de Bercy, consiste à avancer dans les pas de ses interlocuteurs et à leur dire ce qu’ils veulent entendre. Jeudi 29 août, dans un débat en séance plénière face à Pierre Gattaz, le nouveau patron du Medef, le ministre se fond sans difficulté dans l’ambiance. «57% de dépenses publiques dans le PIB, ça ne va pas», lâche-t-il. «Il faut réduire cette proportion, le faire résolument, le faire vite et le faire fort», clame-t-il. Répondant à une inquiétude qui plane depuis quelques jours dans les rangs du patronat, Pierre Moscovici assure que le niveau des prélèvements obligatoires sur les entreprises n’augmentera pas en 2014. Et ces impôts, comme les charges pesant sur les salaires, baisseront même au cours des années suivantes. «Il faut faciliter la vie des entreprises, leur faire gagner du temps», insiste le ministre. Cette salve suscite les applaudissements chaleureux de la salle mais aussi l’ironie du réseau social Twitter. «Dommage j’ai oublié mes bulletins d’adhésion UMP. J’en aurais bien filé un à Mosco. Ou alors ce n’est qu’un discours», dit l’un. «Encore un quart d’heure et il annonce la suppression des 35 heures», suggère un autre. François Momboisse, président de la fédération du e-commerce, prend le patron de Bercy à son jeu : «Vivement qu’il soit ministre !».

Et puis il y a la méthode Montebourg. Le ministre du Redressement productif, qui participe le même jour à une table ronde en compagnie du patron de Schneider Electric, Jean-Pascal Tricoire, et du PDG de la société de réassurance Scor, Denis Kessler, arrive avec une mine sombre. Il sait que son positionnement interventionniste et ses élans populistes ne plaisent pas au patronat. Il faudra attendre une bonne demi-heure pour que le ministre esquisse un sourire, puis se réjouisse plus franchement, en écoutant une diatribe endiablée de Denis Kessler. Ce dernier, qui «ne prend pas de bains de bouche au xylophène », jolie manière de récuser la langue de bois, enchante son auditoire en dénonçant des tergiversations dans lesquelles chacun croit reconnaître François Hollande. «Il faut dire oui ou non, pas peut-être, reparlez-en moi ou créons une commission. Il faut éviter les compromis boiteux ou les synthèses subtiles», tonne Denis Kessler. Puis celui qui fut la tête pensante de l’organisation patronale lorsqu’elle était présidée par Ernest-Antoine Sellière, se lance dans une anaphore enthousiaste. «Je préfère la méritocratie à l’égalitarisme, la récompense de l’effort à la justice sociale, les autoroutes droites aux 30 000 rondspoints que les collectivités locales ont construits pour le prix de 6 milliards d’euros, la capitalisation à la répartition», etc. Les phrases qui lui attirent le plus de vivats visent les écologistes : «je préfère le progrès scientifique à l’obsolescence écologique, les gaz de schiste au retour à la traction bovine», lâche-t-il. De l’autre côté de la table, Arnaud Montebourg rit à gorge déployée.

La salle endormie
Mais lorsqu’arrive son tour de prendre la parole, le ministre se montre moins éloquent. Dans une pique à son collègue Pierre Moscovici, il se présente comme le titulaire «de l’économie concrète, réelle, pas celle des grands agrégats ». Puis il endort la salle avec un discours «medefocompatible», comme dira un twitto. Le ministre en vient même à vanter «la baisse de 3 milliards d’euros des dotationsdes collectivités locales», un discours qu’il ne tiendrait peut-être pas avec le même détachement devant des maires… Une longue narration du «récit économique de la France» achève d’ennuyer l’auditoire. Les chaises se vident les unes après les autres. Il faudra Denis Kessler, comme il se doit, pour remettre une pièce dans la machine. «Mettez de l’ordre dans vos finances publiques ! Ne touchez pas à mon portefeuille !», tonne l’assureur, s’attirant une nouvelle fois les rires. La réponse vient non pas d’Arnaud Montebourg mais de Jean-Claude Volot, qui fut candidat à la présidence du Medef avant de se retirer face à Pierre Gattaz. «Denis, l’exagération me dérange. N’avons-nous pas une part de responsabilité ?», s’interroge le responsable patronal. Réplique consternante de Denis Kessler, qui s’amuse du nom de son interlocuteur : «tout ne va pas à vau l’eau».

Au premier rang, Pierre Gattaz assiste à ces échanges avec une joie sans mélange. L’homme, qui remplace depuis le mois de juillet Laurence Parisot, fait sa rentrée face aux projecteurs. On connaît encore peu ce fils d’Yvon Gattaz, ancien président du Conseil national du patronat français (CNPF), l’ancêtre du Medef, qui avait l’habitude de dire «il n’y a pas de petits patrons, seulement des patrons de petites entreprises». Un faux prof il de Jacques Chirac, mais le dos vouté, la poignée de main amicale et le verbe hésitant : voilà comment on pourrait décrire le nouveau patron des patrons. Pendant son débat avec Pierre Moscovici, le président du Medef ne cesse de prendre des notes. Puis il répond au ministre, égrenant ses remarques, s’excusant d’être trop long, parlant trop vite pour rattraper son retard. A l’instar d’un François Hollande, premier secrétaire du PS, qui mâchait à toute vitesse un «parti siciliste», Pierre Gattaz dit «midilition», pour «mondialisation » et écorche le nom de ses interlocuteurs. Cela ne l’empêche pas de se montrer offensif. Rien ne lui plaît tant que cette petite phrase, répétée à l’envi pendant trois jours à Jouy-en-Josas : «On crée un prélèvement puis un allègement. Et enfin un autre prélèvement pour financer cet allègement».