Les Français et la richesse

Publié dans le numéro 3458 par

 

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Qu’est-ce donc qu’être « riche » ? La question est du même ordre que celle des météorologistes dans l’appréciation du chaud et du froid : ils y ont répondu en indiquant la température réelle (celle qu’affiche le thermomètre) et la température ressentie (par l’effet réfrigérant de la vitesse du vent), ce dernier indicateur étant pertinent pour la majeure partie de la population – essentiellement constituée d’inguérissables frileux. En matière d’argent, l’exercice est plus délicat. Il n’est déjà pas facile de définir la pauvreté, qui ne se résume pas au seul état d’indigence. Mais au moins peut-on établir une mesure monétaire assez précise de la satisfaction des besoins essentiels (aliments, vêtements, logements, santé). En revanche, la richesse ressentie se mesure sur une échelle plus large : de l’aisance à la surabondance, en passant par l’opulence et la prospérité, les marges sont élevées. Il en résulte que le récent sondage réalisé par l’Ifop, pour le compte du mensuel Enjeux-Les Echos, présente un intérêt sociologique certain, en même temps qu’il est assez signifiant sur le plan économique. D’abord parce qu’il fait une large place à la richesse appréhendée en termes de revenus, c’est-à-dire de flux, alors que dans son acception formelle, la richesse est constituée par le patrimoine, donc par le stock d’actifs.
Dans l’esprit des salariés sondés, quantifier le statut de riche revient donc à fixer le revenu à partir duquel ils se considéreraient eux-mêmes comme dégagés de toute contrainte matérielle. Ensuite, ce résultat constitue une nouvelle rassurante pour les employeurs : la toise du rêve salarié s’établit, pour environ 60% d’entre eux, à 5 000 euros nets mensuels. Ce qui correspond sans doute à la mesure de l’aisance, mais pas vraiment à celle de l’opulence, s’il existait une échelle de Richter de la richesse objective. Toutefois, si l’en croit les statistiques établies par l’Observatoire des inégalités, seuls 4% des salariés ont des revenus supérieurs à ce montant. Mais évidemment, les salariés les mieux rémunérés fixent plus loin le seuil de la richesse – au-delà de leurs propres revenus. En somme, tout individu se croirait « riche » s’il gagnait plus que ce qui lui manque pour se sentir « à l’aise ». Dans un processus qui n’a pas de fin : l’argent est une drogue dure qui encourage à augmenter sans cesse les doses.

L’entreprise bien cotée
Un résultat ne manque pas de surprendre dans un pays comme le nôtre, où l’opinion moyenne n’a guère évolué depuis cette fine observation de Stendhal, selon laquelle « très peu de gens se soucient de la liberté, mais tout le monde adore l’égalité ». Car 89% des sondés estiment que les riches sont « utiles à l’ensemble de la société », un résultat très supérieur à celui qui résulterait du même questionnaire au sein de notre gouvernement. Et près de la moitié de l’échantillon reste convaincue que la richesse s’acquiert principalement par le travail. Il n’est pas certain que les Yankees soient désormais aussi nombreux à embrasser cette croyance, maintenant que le rêve américain s’est dissipé. Et qu’une réalité dérangeante est devenue notoire : la moitié de la population américaine détient 1,1% du patrimoine national, quand la caste des authentiques fortunes (1% environ de la population) en possède 35%, avec une nette propension à accroître son avantage. Une fraction de nos concitoyens demeure toutefois lucide : presque 40% considèrent que pour être riche, il faut avoir des parents qui le sont, ou l’ont été. C’est en effet un facteur reconnu comme décisif, celui qui entretient, assez régulièrement, le débat vite enterré sur le barème des droits de succession. La fortune par capillarité familiale est un phénomène immémorial et universel. On se souvient de ce passage désormais légendaire de la bande dessinée américaine Calvin et Hobbes. Calvin est un gamin passablement turbulent et plutôt cash dans son discours. « Que veuxtu faire quand tu seras grand ? », lui demande aimablement son père. « Je serai millionnaire », répond-il. « Alors, tu peux commencer à travailler dur », lance le paternel. « Non, c’est toi qui dois travailler. Moi, je compte hériter », rétorque l’insupportable mouflet. Selon quoi les aptitudes à l’enrichissement se révèlent très tôt, même chez les rejetons américains qui ne sont pourtant pas réputés pour leur précocité.
On notera dans le sondage un résultat réconfortant pour les libéraux : près de 60% estiment qu’il est encore possible de faire fortune dans notre pays. Il faut donc admettre que l’esprit d’entreprise n’a pas été totalement éradiqué par la culture égalitariste que dénonçait Stendhal. Même si la conjoncture politique des temps présents ne constitue pas nécessairement le terreau approprié à la naissance de « jeunes pousses ». A moins qu’il ne faille imputer ce regain d’intérêt pour l’entreprise, et ce retour d’affection pour la richesse, à une autre disposition très caractéristique du Français. Lequel se plaît en toute circonstance à se déclarer « contre » la tendance dominante. Il suffirait donc qu’un gouvernement éclairé entrave délibérément l’activité productive, pour que naissent en masse des vocations d’entrepreneurs. Si tel était le cas, ce serait bien joué. On devrait alors se repentir d’avoir raillé un certain organisme de la rue de Bercy, trop hâtivement rebaptisé ministère du Redressement contre-productif.