Le gradualisme réhabilité

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On croyait la BCE plus respectueuse du moral des Européens. Il n’en est rien. Faisant fi des préventions d’usage en cette période festive et bafouant la trêve des confiseurs, la Banque vient de livrer le pronostic de ses économistes : l’exercice qui s’achève sera plus morose que prévu. Et le suivant devrait consacrer la troisième année consécutive de récession pour la Zone euro. Le rebond, que les prévisionnistes avaient auparavant anticipé pour la fin de l’année en cours, n’interviendrait ainsi qu’en 2014. Sous réserve qu’aucun événement défavorable ne vienne anéantir le diagnostic de nos haruspices, qui doivent lire l’avenir dans les entrailles de dinde aux marrons. Heureusement, pas un seul citoyen européen ne jugeait crédible le retour rapide à meilleure fortune. En conséquence, ces nouvelles prévisions sont logiquement plus pessimistes que les précédentes, mais probablement plus optimistes que les prochaines.

Dans un élan de charité pédagogique, le président Mario Draghi a éclairé notre lanterne sur les motifs profonds de cette déprime. La responsabilité incombe aux « incertitudes ». Ce n’est pas qu’en temps ordinaire, l’avenir soit aussi prévisible que la survenance de Noël en décembre ; mais aujourd’hui, les foyers d’incertitude se cumulent : « Les problèmes de gouvernance et de dette souveraine de la Zone euro, les questions géopolitiques et les décisions de politique budgétaire aux Etats-Unis ». En réalité, Mario, ces problèmes apparemment distincts ont tous la même origine : l’intoxication du monde entier au poison de la dette, et les tentatives désespérées de recouvrer la santé en pillant les populations étrangères et en mettant les siennes à la diète. C’est du reste la thérapie unique que continue de promouvoir la BCE et sa soeur en technocratie, la Commission européenne : les Etats-membres doivent continuer de « réduire les déséquilibres structurels et budgétaires ». C’est-à-dire poursuivre inlassablement la voie vertueuse de l’austérité, celle qui « rassure » les marchés financiers que l’on ne savait pas aussi timorés. Du reste, ces derniers ont manifestement retrouvé le moral : les indices boursiers promettent de clôturer l’exercice sur les plus hauts de l’année, bien que les perspectives de croissance soient reportées à des temps lointains et incertains.

Déprime graduelle
On comprend sans peine que l’Institut d’émission fasse état des incertitudes qui pèsent sur la gouvernance des Etats-membres. Lesquels ne font pas toujours preuve de bonne foi dans le respect des préconisations gestionnaires qui leur sont faites et qu’ils prétendent suivre à la lettre. La France, en premier lieu. Les discussions budgétaires qui s’achèvent reposent sur des prévisions de croissance qui, pour être modestes (0,8 %), n’en sont pas moins unanimement considérées comme dopées aux amphétamines. Les organismes spécialisés les plus optimistes divisent par deux ces perspectives de croissance ; d’autres la réduisent à néant, voire pire. Il ne saurait être question ici de trancher entre ces différentes appréciations, toutes affligées d’une méthodologie pifométrique. Mais devant l’évidence de la mondialisation des restrictions budgétaires, de la montée du chômage et de la baisse du pouvoir d’achat en Zone euro, autant de facteurs dépressifs sur l’activité, il aurait été raisonnable d’étalonner le budget sur des prévisions conservatrices. D’autant que les plus récentes statistiques et anticipations confirment la poursuite de la récession. Dans un tel contexte, la sincérité de la loi de finances sera laminée avant que nous ayons gobé les huîtres de nos réveillons.

De ce fait, un réajustement brutal devrait être opéré par un collectif budgétaire au début de l’année prochaine, qui reviendrait à réexaminer en profondeur la loi de finances fraîchement votée. Il semble que Bercy se soit opposé à un tel scénario. Ce pourquoi un bouquet d’amendements gouvernementaux a fleuri pendant les discussions budgétaires, visant à accélérer l’adoption, aux termes d’une procédure simplifiée, de mesures normalement programmées pour plus tard. Comme celle relative à la taxation des plus-values immobilières, qui aurait mérité de figurer dans le projet de loi afin de bénéficier de l’avis préalable du Conseil d’Etat et de l’examen en commission des Finances. L’opposition est ainsi fondée à déplorer que de telles pratiques « affaiblissent le débat parlementaire ». Mais par ce biais, Bercy peut renvoyer à l’été prochain la préparation d’un collectif et l’actualisation du budget sur des bases plus conformes à la réalité. A cette échéance, les esprits seront mieux accoutumés à la faiblesse conjoncturelle et, dit-on en coulisses, le Gouvernement sera alors mieux à même de faire admettre à Bruxelles que la promesse de ramener le déficit à 3 % du PIB ne pourra être tenue. Ce dont on se doute depuis longtemps, sans avoir à espionner les prévisionnistes de Bercy. La stratégie retenue relève d’une vieille méthode de communication politique, formalisée, si notre mémoire est bonne, par Jacques de Larosière de Champfeu alors qu’il était directeur général du FMI : l’approche gradualiste. Elle consiste, pour les dirigeants conscients de l’arrivée de lendemains difficiles, à distiller progressivement les mesures désagréables. Afin d’atténuer les douleurs du pékin quand il subira le coup de massue final. Une façon d’éviter de désespérer Billancourt ; le contraire, en somme, de la « thérapie de choc » prônée en économie par les adeptes de Milton Friedmann. Avec les gradualistes, les souffrances sont peutêtre un peu moins intenses, mais elles durent beaucoup, beaucoup plus longtemps…