Consensus de Noël

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A l’approche de la fin d’année, les autorités et les milieux d’affaires se laissent attendrir. On doit donc supposer que les éminences ne sont pas contraintes d’ingurgiter cet étouffe-chrétien redoutable qu’est la dinde traditionnelle de Noël. En tout cas, dès les premières neiges, les Bourses se sont senti pousser des ailes, bien que les perspectives de croissance aient partout été révisées à la baisse. Mais un bon coup de pouce aux cotations permettra d’améliorer le bilan des sociétés financières, qui ont encore besoin d’un peu de fard sur la pêche, en dépit des efforts louables des Banques centrales qui perfusent sans barguigner le secteur financier. Notamment la Fed américaine, dont le président Ben Bernanke vient de confirmer la poursuite inébranlable de sa stratégie de création monétaire.

Avec un programme d’achat de titres du Trésor US, à hauteur de 45 milliards de dollars par mois, s’ajoutant aux 40 milliards qu’elle dépense au même rythme depuis le mois de septembre. Les taux d’intervention demeurent au voisinage de zéro, et ils sont appelés à y rester au-delà de 2015 (échéance initialement prévue de cette politique monétaire « accommodante »). Car désormais, la Fed se déterminera en fonction d’un autre indicateur : le taux de chômage, officiellement mesuré aujourd’hui à 7,7 % de la population active. Tant que ce taux sera supérieur à 6,5 %, la Banque déversera ses flots de dollars fraîchement sortis du néant. Convenons-en, cet arrosage diluvien n’a guère favorisé, jusqu’à maintenant, la floraison de jeunes pousses. Mais nul ne peut savoir l’état dans lequel serait l’économie américaine si cette irrigation massive n’avait pas eu lieu. Au moins aide-t-elle l’Etat fédéral à placer sa dette, tant que la Maison-Blanche peut encore se servir de ses comptes. Tel ne sera plus le cas courant janvier, si les factions ne se mettent pas d’accord, d’ici là, pour franchir la fameuse « falaise fiscale ». Par un compromis entre réduction des dépenses et augmentation des impôts, manifestement difficile à formaliser. Mais comme il convient, aux Etats-Unis, de découper la Christmas turkey en toute sérénité, on peut parier qu’un accord bancal sera scellé avant la fin de l’année. De quoi souffler pendant quelques mois, ou peut-être moins : l’année 2013 promet de se révéler houleuse pour l’Oncle Sam, si l’on en croit les travaux des prévisionnistes.

Une union minuscule
Dans ce contexte d’allégresse bonhomme, l’Europe a tenu à apporter sa contribution. On a enfin assaini la situation en Grèce, au moins sur le papier, et au moins jusqu’au printemps prochain. Le pays ayant réduit sa dette de 20 milliards d’euros, grâce au rachat d’obligations sur le marché (au tiers de leur valeur nominale), il a obtenu le déblocage d’un nouveau prêt d’une trentaine de milliards d’euros: il paraît que rembourser moins que ce que l’on emprunte, c’est la méthode la plus orthodoxe pour se désendetter. Eh bien, acceptons-en l’augure : les Grecs anciens ont inventé la philosophie ; le FMI moderne révolutionne la comptabilité.

L’Europe est parvenue à accoucher d’un autre accord avant la Nativité : celui relatif à l’union bancaire, que l’on croyait enlisé dans les marécages des atermoiements allemands. Le premier volet de cette union, supposée se réaliser en plusieurs étapes successives, concernait la supervision par la BCE de toutes les banques européennes. On y est : ce chaperonnage deviendra effectif en 2014. Comment est-on parvenu à ce compromis inespéré ? Avec une simple règle de curseur : seuls seront soumis au contrôle les établissement affichant plus de 30 milliards d’euros en total de bilan. Non, en effet, ce n’est pas beaucoup. Mais il se trouve que l’Allemagne présente une particularité singulière : son marché bancaire est dominé par une myriade de petites entités – caisses d’épargne ou banques mutualistes – principalement contrôlées par les communes. Les politiques n’aiment pas trop que l’on vienne fouiner dans les comptes dont ils assument la gestion et les élus teutons n’échappent pas à la règle. Mais il faut admettre, au cas d’espèce, que ces établissements sont liés par un authentique pacte de solidarité, leur permettant de se secourir mutuellement en cas de besoin, sans qu’il soit nécessaire de sonner le tocsin. Et voyez comme le compromis est bien ficelé : sur les 1 500 banques allemandes en question, seules deux d’entre elles dépassent 30 milliards d’euros au bilan. Au total, ce sont ainsi 2 000 milliards d’actifs qui échapperont au contrôle de la BCE. Une paille.

Le deuxième écueil des négociateurs était le MES, ( Mécanisme européen de solidarité) ce fonds d’intervention commun auquel chaque Etat de l’UE apporte sa garantie, à hauteur de sa part dans le capital de la BCE. Sous quelques réserves de formalisme, notamment pour… l’Allemagne, où le Bundestag doit préalablement ratifier l’engagement du pays. Mais la solidarité à l’égard des « pays du Club Med » n’est pas vraiment populaire outre-Rhin. Ainsi se posait la question de l’Espagne, qui a besoin d’un (très) gros crédit, pour recapitaliser son secteur bancaire complètement raplapla. Mus par une fièvre consensuelle émouvante, les parties se sont accordées pour renvoyer l’aide à l’Espagne au-delà des élections allemandes de l’automne prochain. Voilà comment la presse peut nous annoncer, avec des trémolos dans la voix, que l’euro vient d’être définitivement sauvé grâce à l’union bancaire. C’est émouvant, mais largement exagéré. C’est surtout inquiétant pour les banques espagnoles, qui vont devoir se serrer les castagnettes jusqu’aux calendes électorales allemandes. Une éternité…